L'IA, Système d'Exploitation du XXIe Siècle : Le Point de Vue de François Candelon (Seven2)

François, avec votre expérience étendue en IA, comment pensez-vous que l'IA transformera les industries des médias et des télécommunications dans les cinq prochaines années ?

Ce qui me frappe aujourd'hui, c'est que la transformation est déjà en cours, mais elle va s'accélérer de manière spectaculaire. Je vois trois grandes vagues. La première, c'est la personnalisation algorithmique qui passe d'une simple recommandation à une véritable création de contenu sur mesure. Les modèles génératifs permettent déjà de produire des variations infinies adaptées au contexte de chaque utilisateur. Dans nos portfolio companies chez Seven2, nous observons ce phénomène : le contenu devient dynamique, adaptatif.

La deuxième vague, c'est l'efficacité opérationnelle. J'ai récemment documenté dans mes colonnes Fortune les expériences de mes collègues de Harvard avec P&G qui montrent des gains de productivité de 40% grâce à la collaboration humain-IA. Dans les télécoms, l'optimisation de réseau devient autonome, la maintenance prédictive aussi. Ce qui prenait des semaines prend maintenant des heures.

Mais la troisième vague est peut-être la plus disruptive : l'émergence de nouveaux modèles économiques. Ce que j'appelle l'IA agentique comme système d'exploitation d'entreprise. Elle va permettre des micro-transactions, des contenus hyper-ciblés, une monétisation beaucoup plus granulaire. Les entreprises qui maîtriseront cette "jagged frontier" de l'IA - cette frontière irrégulière entre ce que l'IA fait bien et moins bien - créeront un avantage concurrentiel durable. C'est exactement ce sur quoi je travaille actuellement avec nos portfolio companies : comment transformer cette technologie en valeur concrète.

Ayant travaillé à la fois en Europe et en Chine, quelles différences culturelles avez-vous observées dans l'adoption et l'intégration de l'intelligence artificielle dans ces régions ?

Ah, les différences sont absolument frappantes et révélatrices ! Quand j'étais en Chine, j'ai été impressionné par l'approche pragmatique et itérative : on déploie rapidement, on teste à grande échelle, on ajuste. L'acceptation sociale de l'expérimentation y est beaucoup plus élevée. Les entreprises chinoises n'ont pas peur de l'échec visible. C'est une culture du "test and learn" à l'échelle industrielle.

En Europe, notre approche est beaucoup plus délibérative et réglementaire. L'AI Act en est l'illustration parfaite : nous cherchons d'abord à établir un cadre éthique et juridique robuste avant le déploiement massif. Dans mon travail au BCG Henderson Institute, j'ai essayé de réfléchir à cette différence. C'est une force - nous construisons la confiance, nous protégeons les droits individuels - mais c'est aussi un handicap de compétitivité si nous ne faisons pas attention. C’est pour cela que j’accueille avec plaisir le récent rééquilibrage en faveur de la compétitivité du Continent.

Ces deux approches reflètent des différences philosophiques plus profondes. La Chine privilégie l'utilité collective et l'efficacité ; l'Europe privilégie les droits individuels et la protection. Maintenant chez Seven2, nous essayons de trouver une "troisième voie" pour nos entreprises européennes mid-cap : comment adopter l'IA de manière agile tout en respectant nos valeurs fondamentales ? Ma conviction, que j'ai d'ailleurs exprimée dans le document "Front Economique" du MEDEF auquel j'ai contribué, c'est que l'Europe a une carte unique à jouer avec l'IA de confiance, la "trustworthy AI". C'est un véritable avantage compétitif si nous savons le transformer en produits et services concrets, pas juste en régulations.

En tant que membre du conseil d'administration de Virtuos Games, comment voyez-vous l'impact de l'IA sur le secteur du jeu vidéo ?

Le gaming est probablement l’un des secteurs où la transformation par l'IA est la plus spectaculaire, et je le vois de l'intérieur chez Virtuos. Trois révolutions se déroulent simultanément sous nos yeux.

Premièrement, la création de contenu. L'IA générative permet désormais de créer des assets 3D, des textures, des animations en une fraction du temps traditionnel. Ce qui prenait des semaines peut maintenant se faire en heures. Mais attention - et c'est crucial de le comprendre - l'IA ne remplace pas la créativité humaine, elle l'amplifie. Les meilleurs studios seront ceux qui maîtriseront cette collaboration homme-machine. Là encore, cependant, la différence d’ouverture à ce type d’innovation entre la Chine et l’Occident est frappant ! Et Virtuos sait s’y adapter.

Deuxièmement, des Non-Player Characters intelligents et adaptatifs. Imaginez les qui apprennent de votre style de jeu, qui ont des conversations naturelles avec vous, qui créent des quêtes personnalisées. Nous passons d'un contenu scripté et figé à un contenu émergent et vivant. C'est une révolution de l'expérience de jeu.

Troisièmement, et c'est crucial pour la viabilité économique de l'industrie, l'optimisation de la production. Dans un contexte où les coûts de développement explosent - certains jeux AAA dépassent maintenant les 200 millions de dollars - l'IA devient littéralement un outil de survie économique. Elle permet de maintenir la qualité tout en contrôlant les coûts.

Le défi que nous affrontons ? Préserver la vision artistique et l'émotion du jeu tout en industrialisant la production. C'est un équilibre délicat, et c'est exactement ce qui rend ce secteur si passionnant.

Votre travail au BCG Henderson Institute vous a amené à explorer les impacts géopolitiques de la révolution numérique. Pourriez-vous partager votre perspective sur le rôle de l'IA dans le paysage géopolitique actuel ?

C'est une question qui me tient énormément à cœur, et mes années au BCG Henderson Institute m'ont convaincu d'une chose : l'IA n'est pas seulement une technologie, c'est devenu l'arène centrale de la compétition géopolitique du XXIe siècle. Nous assistons à une reconfiguration fondamentale de la puissance mondiale.

Trois dynamiques dominent. D'abord, la souveraineté technologique. Contrôler les modèles fondamentaux, les données, et les infrastructures de calcul devient aussi stratégique que contrôler le pétrole au XXe siècle. Les États-Unis dominent avec leurs hyperscalers - OpenAI, Anthropic, Google. La Chine construit méticuleusement son autonomie avec ses propres champions qui couvrent un spectre d’industries beaucoup plus large qu’aux Etats-Unis qui sont focalisés principalement sur l’algorithmie. Et l'Europe se réveille - peut-être tardivement - à cet impératif. Il est très utile de lire les rapports mais aussi les propos de Mario Draghi et de soutenir des initiatives comme eurAIx. 

Ensuite, la fragmentation des écosystèmes. Nous n'aurons pas une IA globale mais des blocs technologiques distincts. Cela crée des inefficiences, certes, mais aussi des opportunités pour les entreprises qui sauront naviguer entre ces blocs. C'est un enjeu important pour nos entreprises du portefeuille qui opèrent souvent à l'international.

Enfin, la compétition pour les talents. La guerre des cerveaux en IA est absolument féroce. Les pays qui sauront attirer et retenir les meilleurs chercheurs et ingénieurs IA auront un avantage décisif. J'observe cela de près à travers mon travail avec le D3 Institute de Harvard.

Ma conviction profonde ? L'Europe doit passer de la régulation défensive à l'innovation offensive, tout en préservant ses valeurs démocratiques. C'est possible, mais il faut agir maintenant, comme le fait euAIx. Sans cela, elle risque d’être reléguée dans des divisions inférieures.

Comment les entreprises peuvent-elles équilibrer l'innovation en IA avec la nécessité de considérations éthiques, selon votre expérience chez BCG et maintenant chez Seven2 ?

C'est l’une des questions les plus critiques, et je dois dire que ma perspective s’est affinée depuis que j’ai rejoint Seven2. En tant que Partner Value Creation, je vis cette tension quotidiennement dans nos portfolio companies. L'éthique n'est plus un sujet de comité, c'est une décision de tous les jours.

Mon approche aujourd'hui est très pragmatique : l'éthique ne peut pas être une contrainte externe qu'on applique après coup. Elle doit être intégrée dès la conception - ce qu'on appelle "ethics by design". Concrètement, dans nos due diligences chez Seven2, nous l’évaluons systématiquement au travers de trois choses.

Premièrement, la transparence algorithmique. Nous regardons l'explicabilité des systèmes IA. Un algorithme boîte noire n'est pas juste un problème éthique, c'est un risque d'entreprise. Si vous ne pouvez pas expliquer pourquoi votre IA a pris telle décision, vous ne pouvez pas la défendre devant un régulateur ou un client mécontent.

Deuxièmement, la gouvernance de la donnée. Qui accède aux données ? Comment sont-elles protégées ? Quelle est la politique de consentement ? Ce ne sont pas des questions juridiques abstraites, ce sont des questions de modèle d'affaires. La confiance est un actif stratégique.

Troisièmement, ce qui est appelé le "human-in-the-loop". Nous encourageons les architectures où l'humain garde le contrôle final sur les décisions critiques. L'IA suggère, l'humain décide. C'est particulièrement important dans nos portfolio companies qui opèrent dans des secteurs sensibles.

Le paradoxe que j'observe - et c'est encourageant - c'est que les entreprises qui prennent l'éthique vraiment au sérieux créent plus de valeur à long terme. La confiance n'est pas un coût de conformité, c'est un avantage compétitif durable.

Pourriez-vous nous parler d'un projet ou d'une réalisation intégrant l'IA dont vous êtes particulièrement fier dans votre carrière ?

Si je devais choisir un seul projet, ce serait mon travail récent sur l'IA agentique comme système d'exploitation d'entreprise. C'est un concept que j'ai développé qui fait vraiment le pont entre mes 30 ans au BCG et mon rôle actuel chez Seven2, et qui commence à avoir un impact réel.

L'idée de départ est simple mais, du moins je le crois, puissante : plutôt que de voir l'IA comme un ensemble d'outils isolés - un chatbot ici, un système de recommandation là - nous devrions la concevoir comme une couche d'intelligence qui orchestre l'ensemble des opérations de l'entreprise. C'est ce que j'appelle l'IA comme système d’exploitation de l’entreprise : Une plateforme d’IA agentique dans laquelle des agents autonomes collaborent pour optimiser la création de valeur de bout en bout et décloisonner ainsi l’organisation.

En novembre dernier, nous avons fait un point d’une journée avec les CEOs, les CTOs et les CPOs des entreprises tech de notre portefeuille pour accélérer leur transformation agentique sur 2026. Voir ces concepts prendre vie dans des discussions concrètes, voir d'autres entreprises s'en emparer, c'est extrêmement gratifiant.

Ce qui me plaît particulièrement dans ce projet, c'est qu'il permet de faire le lien entre trois mondes : la recherche académique que je continue avec le D3 Institute de Harvard, la pratique de terrain avec Seven2, et la diffusion grand public à travers mes colonnes Fortune. Cette triangulation entre théorie, pratique et communication, c'est ce qui donne du sens à mon travail avec un seul but : Faire que nos entreprises du portefeuille, européennes par essence, deviennent des leaders et « mettent des sous à la banque ».

Quelles compétences ou connaissances recommanderiez-vous aux jeunes professionnels qui souhaitent se spécialiser dans l'intelligence artificielle aujourd'hui ?

C'est une question que mes deux fils, César et Basile, me posent régulièrement !

Mon premier conseil – et c’est peut-être le plus important -- est de construire une compétence en T. La barre du T, c'est la capacité d'interagir avec l'IA - comme aide à la décision, comme outil d'augmentation, et demain aussi comme véritable collègue de travail. La profondeur du T, c'est l'expertise approfondie dans un secteur ou une fonction spécifique. Beaucoup de gens disent aujourd'hui qu'on va privilégier les généralistes par rapport aux spécialistes. Je ne le crois pas. Au contraire, je suis convaincu qu'il faudra être généraliste de l'IA mais spécialiste d'un domaine - que ce soit la finance, la santé, le marketing ou les opérations, peu importe. Pourquoi ? Parce que c'est cette expertise profonde qui vous permettra de challenger l'IA, de poser les bonnes questions, de détecter ses erreurs, et surtout de permettre à l'équipe humain-IA d'aller beaucoup plus loin. Les meilleurs professionnels seront ceux qui parleront à la fois le langage de l'IA et celui de leur secteur ou de leur fonction. 

Deuxièmement, et c'est quelque chose que j’ai dit à mes fils il y a dix ans et c’est pour cela qu’ils ont intégré la philosophie à leurs cursus respectifs : développez votre jugement éthique. Les questions que vous affronterez ne seront pas purement techniques. Elles seront sociales, politiques, philosophiques même. Lisez en philosophie, en sciences sociales, en histoire. Intéressez-vous aux débats sur la vie privée, l'équité, la transparence. Les meilleurs leaders IA de demain seront des humanistes autant que des techniciens. Je le vois dans mon travail quotidien : les décisions les plus difficiles ne sont pas techniques, elles sont humaines.

Troisièmement, restez humble et extrêmement curieux. L'IA évolue à une vitesse vertigineuse. Ce que vous apprenez aujourd'hui sera partiellement obsolète dans deux ou trois ans. La capacité d'apprentissage continu, l'agilité intellectuelle, c'est plus important que n'importe quelle compétence spécifique. Restez à l'affût des nouvelles recherches, des nouveaux modèles, des nouvelles applications.

Et un dernier conseil - expérimentez, déployez, réfléchissez ! Ceux qui réussiront seront ceux qui auront à la fois les mains dans le cambouis ET la tête en action pour comprendre ce qu'ils observent et réfléchir aux implications à long terme. C'est cet équilibre entre action et réflexion, entre expérimentation concrète et pensée stratégique, entre pragmatisme et vision qui fera la différence. Cherchez les stages, les projets concrets, les opportunités de déployer vraiment. Mais pendant que vous le faites, prenez le temps de comprendre ce que vous apprenez, d'en tirer des enseignements, de réfléchir aux tendances que vous observez. C'est comme ça qu'on construit une carrière qui compte et qu'on devient un véritable leader dans ce domaine.


François Candelon est Partner Value Creation chez Seven2 depuis juin 2024, où il dirige la création de valeur pour les entreprises du portefeuille en intégrant l'IA. Auparavant, il a été Managing Director et Senior Partner chez Boston Consulting Group (BCG) de 1993 à 2024, et Global Director du BCG Henderson Institute. Il a une vaste expérience internationale, ayant travaillé dans plusieurs pays européens et en Chine pendant sept ans. Son expertise se concentre sur l'adoption des nouvelles technologies par les entreprises et l'impact géopolitique et économique de la Révolution Numérique. François publie dans de prestigieuses revues comme Harvard Business Review, MIT Sloane Management Review et il rédige une chronique mensuelle sur l'IA dans Fortune et Les Echos. Il est conférencier lors de conférences mondiales telles que Politico.AI Summit, MWC, TED et Global AI Summit. En 2021, il a été finaliste pour les Thinkers50 Distinguished Achievement Awards en Digital Thinking. François est diplômé de l'École polytechnique et de l'École des Mines de Paris, membre exécutif de l'université Harvard et membre de l'American Society for AI., et siège au conseil d'administration de Virtuos Games tout en soutenant des startups internet.


Partager cette page
Publié le   •   Mis à jour le
Partager cette page

Résumer avec

Zenbaia - France Digitale 1
Parole d'experts




Les plus lus



À lire aussi










Les articles par date