IA4business y était pour la deuxième année consécutive. Quatre jours. Des centaines de rencontres. Et quelques prises de parole qui méritent qu'on s'y attarde — non pas pour ce qu'elles ont annoncé, mais pour ce qu'elles ont révélé.
Bezos et l'infinité des problèmes
Jeff Bezos n'est pas venu vanter un produit. Il est venu exposer une vision du monde — ce qui est plus rare, et plus inquiétant à la fois.
Son message sur l'emploi était tranché : l'IA ne détruira pas le travail, elle créera une pénurie de main-d'œuvre, parce qu'elle permettra aux gens d'identifier davantage de problèmes. Il y a une infinité de choses à inventer. Ce sont nos capacités actuelles qui nous limitent, pas notre imagination.
C'est une thèse optimiste. Peut-être juste. Peut-être commode.
Ce qu'elle ne dit pas, c'est qui aura accès aux outils capables d'identifier ces problèmes. Qui pourra se payer l'infrastructure nécessaire pour les résoudre. Bezos parle d'une infinité de possibles. Il oublie de préciser que les possibles ne sont pas distribués équitablement. L'imagination n'a jamais été le vrai plafond. Le capital, lui, l'a toujours été.
Son projet Prometheus — raccourcir les cycles de développement industriel de dix ans à cinq, puis deux, puis un — est fascinant et vertigineux. On compresse le temps. On industrialise l'invention. On accélère à un rythme que les institutions humaines, les corps humains, les sociétés humaines n'ont pas été conçus pour absorber.
La question n'est pas : est-ce possible ? Elle est : à quelle vitesse l'humain peut-il rester dans la boucle ?
LeCun et la monoculture
Yann LeCun, lui, n'était pas venu ménager la salle.
Son diagnostic est sévère et, je crois, juste : nous vivons sous le règne d'une monoculture intellectuelle. Des ingénieurs, des investisseurs, des décideurs hypnotisés par les grands modèles de langage, convaincus qu'en poussant plus loin la même logique — plus de données, plus de paramètres, plus de puissance de calcul — on finira par toucher quelque chose qui ressemble à l'intelligence générale.
Son verdict : les LLM ont un plafond. Ils prédisent le mot suivant. Ils ne comprennent pas le monde.
Ce qu'il appelle les world models — des systèmes capables de raisonner sur la réalité physique, de simuler des conséquences, d'agir avec intention — représente selon lui l'avenir véritable de l'IA. AMI Labs, qu'il dirige désormais, a levé plus d'un milliard de dollars en seed pour poursuivre cette piste. NVIDIA et Bezos Expeditions parmi les investisseurs. L'un des plus grands tours de table de l'histoire de la tech européenne.
Ce paradoxe mérite qu'on s'y arrête. L'homme qui conteste la pensée dominante est financé par les architectes de cette même pensée dominante. La dissidence, ici, est capitalisée. Elle n'en est pas moins nécessaire. Peut-être même plus : la meilleure critique du système est souvent celle que le système finance lui-même parce qu'il pressent qu'il en aura besoin.
Pesquet et ce que l'espace nous apprend
Thomas Pesquet est intervenu sur un sujet différent : ce qui nous rend humains.
Dans un salon très axé sur la performance, le rendement, la disruption, sa présence était presque anachronique. Il parlait de curiosité. D'exploration. Du vertige devant l'immensité. De la Terre vue de loin, petite et fragile.
C'était le moment le plus humain de ces quatre jours. Et paradoxalement, peut-être le plus utile.
Parce que la grande tentation de VivaTech — la grande tentation de l'époque — est de confondre accélération et progrès. De croire que ce qui va plus vite va mieux. De mesurer la valeur d'une innovation à la vitesse à laquelle elle se déploie plutôt qu'à la profondeur de ce qu'elle transforme.
L'espace nous apprend le contraire. Il nous apprend que certaines choses ne s'accélèrent pas. Que la gravité est la même pour tout le monde. Que la distance entre deux points reste ce qu'elle est, quels que soient nos modèles.

L'IA agentique et la délégation sans fond
Peter Steinberger, avec OpenAI, a tracé la ligne d'évolution la plus significative de l'année : le passage de l'IA générative à l'IA agentique. Les modèles ne répondent plus seulement aux questions. Ils gèrent du contexte, utilisent des outils, délèguent des tâches à d'autres agents. L'IA parle à l'IA.
C'est un changement de nature, pas de degré.
Tant que l'IA répondait à une question, l'humain restait le centre de gravité de l'échange. Il posait, elle répondait. Il jugeait, elle s'exécutait. Avec l'IA agentique, ce centre se déplace. L'humain définit un objectif — et la machine négocie les moyens. Elle arbitre, priorise, délègue, réagit. Elle ne simule plus la pensée. Elle simule l'action.
La question que personne ne posait assez dans les allées de VivaTech est celle-ci : quand l'IA agit à notre place, que reste-t-il de notre responsabilité ? Déléguer une tâche est une chose. Déléguer un jugement en est une autre. Déléguer une décision en est une troisième. Nous sommes en train de franchir ces seuils sans tout à fait le nommer.
Souveraineté et dépendance
Joe Tsai, d'Alibaba, a tenu le discours le plus politique de la semaine — et paradoxalement le plus lucide pour un Européen.
Son message était simple : ne mettez pas tous vos œufs dans le même panier. Qwen, le modèle open source d'Alibaba, est aujourd'hui le plus utilisé au monde. Il l'a proposé comme alternative à la dépendance aux modèles fermés américains. Venant du dirigeant d'un géant chinois, la proposition est évidemment intéressée. Elle n'en est pas moins fondée.
L'Europe se retrouve dans une position inconfortable : elle refuse de dépendre de Washington, elle se méfie de Pékin, et elle n'a pas encore les moyens de ses propres ambitions. La souveraineté technologique est un mot qu'elle prononce mieux qu'elle ne la construit.
Mais l'écosystème se densifie. Riot, Aikido, les vingt-huit lauréats des Pionniers de l'IA — santé, robotique industrielle, cybersécurité. La maturité arrive. Lentement, mais elle arrive. Et AMI Labs rappelle qu'une partie de la recherche fondamentale la plus ambitieuse du monde se construit en Europe, avec des capitaux européens, sur des intuitions européennes.
Ce que VivaTech dit vraiment
Les grandes innovations ne naissent pas en quelques mois. Elles sont le résultat d'années de recherche, d'expérimentations, d'échecs — puis d'une exécution remarquable au bon moment.
C'est le message qui revenait, de Bezos à LeCun, en passant par Pesquet.
Ce message me touche parce qu'il est contre-culturel dans un salon où tout va vite, où les stands rivalisent d'effets visuels, où les annonces se télescopent et où le temps d'attention moyen d'un visiteur pour un stand est probablement inférieur à celui d'un reel sur Instagram.
Le paradoxe de VivaTech, c'est que l'innovation véritable — celle qui dure, celle qui transforme, celle dont on se souviendra dans vingt ans — exige exactement ce que son format interdit : la lenteur, la profondeur, le frottement, le doute.
Les grandes inventions n'émergent pas des salons. Elles y font escale.
Ce que le bruit du monde dit de nous, c'est que nous savons accélérer. Ce que nous n'avons pas encore appris, c'est à quoi nous voulons arriver.