Sylvie, qu'est-ce qui vous a poussé à co-fonder Blue Bridge Group AI, et comment votre parcours antérieur vous a-t-il préparée à cet ambitieux projet ?
J'ai été intégratrice de système chez Accenture, en charge des opérations de grands groupes tels que Publicis ou Allianz, et éditrice de logiciels chez Envision Digital ou Univers donc j'ai un peu fait le 360 degré de la Tech... il ne me manquait que l'entreprenariat. Créer plusieurs businesses tech de centaines de millions de zéro dans une grande entreprise n'est pas exactement la même chose que de se retrouver "dans le garage" mais cela y prépare tout de même !
Comment Blue Bridge Group AI aborde-t-elle les défis de l'intégration de l'IA dans des secteurs divers et variés ? Pouvez-vous nous donner des exemples concrets ?
Nous avons fait résolument le choix de rester agnostiques en termes de secteurs et de tailles d'entreprise. Je me félicite tous les jours ce ce choix quand les briques élémentaires et les cas d'usage prouvent leur polyvalence. Par exemple, c'est fondamentalement le même "building block" qui est à l'oeuvre pour réaliser une abstraction de contrat (transformer un contrat en modèle "computable") ou pour convertir un référentiel réglementaire financier, une autorisation de mise sur le marché pharmaceutique ou des guidelines de marques en un jeu de règles utilisables pour vérifier la conformité de contenu.
Quand on parle de pipelines complets (c'est à dire de cas d'usage), là encore, je suis frappée de constater qu'une PME suisse qui produit des composants agroalimentaires et un grand groupe industriel allemand qui vend des projets technologiques sont tous deux intéressés par le même assistant IA de prospection commerciale dans les pays non RGPD (Amérique Latine, Afrique et Europe centrale en l'occurrence).
À votre avis, quelle est la plus grande idée fausse que les entreprises ont concernant l'intégration de l'IA, et comment pensez-vous qu'elle devrait être abordée ?
Ce n'est pas le prochain grand programme de déploiement après SAP, Salesforce, Snowflakes et ServiceNow!
La bonne nouvelle c'est que l'adoption de l'IA n'est pas la prochaine installation SAP.
Pas de grande démarche top down, d'effet tunnel ou de nécessité de peigner indéfiniment les données. Les données ne seront jamais prêtes et resterons toujours perfectibles... et les humains s'accommodent de cette imperfection au quotidien dans leurs activités. On peut adopter l'IA à l'échelle, persona après persona, pour préparer une négociation fournisseur, vérifier que l'on a bien facturé tout ce que l'on était en droit de facturer à un client, prospecter en ligne, effectuer des rapprochements de factures, remplir des questionnaire, annoter des contrats, gérer des demandes clients, ...
La bonne nouvelle c'est que l'adoption de l'IA n'est pas la prochaine installation SAP : on test, on passe en production et cela fonctionne !
La méthodologie de Blue Bridge met l'accent sur trois rounds consécutifs d'évaluation des agents et assistants (alpha, beta, gamma) impliquant des utilisateurs early adopters, évidemment de l'évaluation automatique ("LLM as a judge"), du human feedback ou du human reinforcement selon le degré de personnalisation et complexité. La décision de conserver ou pas un "humain dans la boucle", à quel niveau et à quel degré, doit évidemment être prise par le client en connaissance de cause.
En tant que membre du Conseil de Technion France, comment voyez-vous le rôle de l'éducation et de la recherche dans le développement futur de l'IA ?
Essentiel. Je suis frappée par la décision récente des Emirats Arabes Unis d'inscrire l'IA comme matière obligatoire dans le cursus public de la maternelle à la terminale. Je suis également frappée par le raccourcissement de la distance entre la recherche et l'adoption massive grand public de l'innovation. Combien de temps entre la mise au point des modèles de génération d'image tunables et la casquette Lidl générés par des prompts consommateurs sur le modèle Bria qui termine sur la tête de ma filleule !
Comment conciliez-vous vos différents rôles dans le conseil de diverses organisations tout en menant une entreprise dans un secteur aussi dynamique que l'IA ?
Ces rôles sont complémentaires. Diriger les partenariats AIoT d'une entreprise aussi innovante qu'Univers, avoir le privilège de siéger au board France du Technion (innovateur de premier plan dans le domaine de l'IA notamment en santé) ou encore au board de WNS qui affiche sa démarche ambitieuse d'adoption de l'IA au coeur de ses services nourrit la réflexion et l'action de Blue Bridge Group AI.
Quel impact pensez-vous que l'IA aura sur l'éthique, notamment dans le cadre de la privacité des données et de la prise de décision automatisée ?
Je pense que les cadres législatifs en place, notamment en Europe, sur la data privacy, la propriété intellectuelle et l'IA explicable, sont larges et protecteurs des consommateurs et citoyens. Je suis convaincue qu'il ne faut pas se précipiter à légiférer pour éviter des risques supposés mais plutôt rester vigilant et réactif face aux tendances qui vont effectivement se dégager. La production massive de données et contenus de synthèse ainsi que l'apparition d'agents B2C supportant les prises de décisions consommateurs constituent deux phénomènes lourds mais sont-ils de nature réellement disruptive ou s'agit-il simplement de nouvelles incarnations de tendances déjà à l'œuvre sur le net et, finalement, d'une simple redistribution des cartes entre acteurs, pas forcément mauvaise...
Pour terminer, quels conseils donneriez-vous aux jeunes professionnels qui souhaitent se lancer dans le domaine de l'intelligence artificielle ?
Maitrise la logique sous-jacente des modèles me parait essentiel pour en appréhender le potentiel, les champs d'application et les limites donc commencer par les maths, les maths, les maths.
Rester très connecter mais sélectif face à la marée d'information. Travailler sur sa stratégie personnelle de "métabolisation" de l'innovation. Lire les papiers de recherche essentiels. Suivre les personnes clefs.
Garder l'esprit sceptique pour discerner le signal du bruit, les disruptions des détails, les innovations des modes.
Et, enfin, jeunes ou moins jeunes, un conseil que je me suis toujours appliqué à moi même très activement même s'il ne concerne pas forc : garder les mains sur le clavier et les yeux sur le code, même si on comprend des enjeux business de plus en plus large au fil de sa carrière.