1. ILe "Moment COP21" ou le grand mirage diplomatique
Le Sommet de New Delhi 2026 s’est achevé sous les applaudissements, avec 118 nations présentes et 88 signataires d'une « Déclaration de New Delhi » promettant une IA inclusive. Les commentateurs s'emballent, évoquant un « moment COP21 » pour la technologie. Pourtant, derrière ce rideau de fumée diplomatique, l’IA n’est plus une promesse de progrès universel : c’est une arme de coercition massive.
Ce sommet a agi comme un puissant révélateur de la nouvelle realpolitik technologique. L’unité de façade masque une asymétrie de pouvoir totale. Ce que nous vivons n’est pas une concertation mondiale, mais le verrouillage d'une nouvelle guerre froide où l'IA n'est plus une question de code, mais l'outil ultime de souveraineté et de domination.
2. Point d'impact n°1 : La bataille physique pour la "compression du savoir humain"
L'une des vérités les plus brutales de New Delhi est que l'IA n'est pas virtuelle. Elle est une infrastructure physique prédatrice. La puissance de calcul (compute), les besoins pharaoniques en énergie et en eau, et le contrôle des minéraux critiques sont les nouveaux champs de bataille.
Aujourd'hui, l'infrastructure de l'IA est le théâtre d'une "compression des connaissances humaines" au profit d'une poignée de laboratoires de pointe. Les investissements massifs annoncés par Google (15 milliards $) et Microsoft (50 milliards $) dans le Sud Global ne sont pas des actes de philanthropie, mais des "pièges stratégiques" visant à cimenter une dépendance structurelle. Ces montants, dérisoires face à leurs investissements totaux, servent de douves pour protéger leur monopole.
« En fin de compte, nous voulons que la pile technologique américaine (American AI stack) soit le socle sur lequel tout le monde construit. » — Sriram Krishnan, conseiller à la Maison Blanche.
L'objectif est clair : imposer un "lock-in" technologique. Sans infrastructures propres, les pays du Sud et même certaines nations intermédiaires sont condamnés à n'être que des réservoirs de données brutes ou des marchés captifs, incapables de maîtriser les algorithmes qui régiront leur économie.
3. Point d'impact n°2 : L'illusion régulatrice et le "piège normatif" européen
La « Déclaration de New Delhi » est un document volontaire, sans aucune force contraignante. Elle illustre l’échec cuisant de la gouvernance mondiale face aux intérêts des superpuissances :
Les États-Unis ont officiellement abandonné la doctrine du "safety-first" (la sécurité d'abord) des sommets précédents. Leur priorité est désormais une course effrénée à l'innovation et à la commercialisation, rejetant toute autorité mondiale susceptible d'entraver leur vitesse.
La Chine prône une souveraineté numérique absolue, rejetant les valeurs éthiques occidentales comme une forme d'impérialisme culturel. Pékin avance d'ailleurs ses pions technologiques, notamment via le développement de puces sans silicium pour contourner les sanctions américaines.
L'Union Européenne, malgré son AI Act, s'enferme dans un "piège normatif". Si elle brille par sa puissance législative, son manque d'intégration financière et économique l'empêche de peser face aux capitaux américains et chinois. Comme l'a souligné Emmanuel Macron, sans indépendance financière, la régulation reste un vœu pieux.
Amnesty International a dénoncé ce simulacre de régulation, incapable de freiner la surveillance généralisée. La réalité est mathématique : face à des géants dont le chiffre d'affaires dépasse le PIB de nombreux États, seules des sanctions indexées sur les revenus mondiaux pourraient forcer un changement d'architecture algorithmique. Sans cela, la régulation n'est qu'un coût opérationnel mineur pour la Big Tech.

4. Point d'impact n°3 : "Pax Silica" vs Souveraineté technique
Puisque les traités sont impuissants, le pouvoir se réorganise autour de la maîtrise physique de la chaîne de valeur. Deux visions s'affrontent désormais :
D'un côté, l'initiative Pax Silica. Menée par les États-Unis et rejointe par l'Inde, le Japon et l'Australie, cette coalition vise à sécuriser le "stack" technologique, des minerais aux centres de données. C'est une diplomatie des semi-conducteurs conçue comme un instrument de puissance.
« La paix s'obtient par la force... la force se multiplie lorsqu'elle est connectée. » — Sergio Gor, Ambassadeur des États-Unis en Inde.
De l'autre, la recherche d'une souveraineté technique réelle. Pour ne pas choisir entre deux hégémonies, certaines nations explorent des voies de rupture :
L’apprentissage fédéré (federated learning) : pour entraîner des modèles sans que les données sensibles (santé, identité) ne quittent le territoire national.
L’Open Source souverain : à l’image de Sarvam AI en Inde, créant des modèles adaptés aux contextes locaux pour briser le monopole des modèles "fondationaux" américains.
Le bypass matériel : la stratégie chinoise des puces non-siliconées pour briser le verrouillage de la chaîne d'approvisionnement occidentale.
5. La fin de la naïveté technologique
Le Sommet de New Delhi 2026 marque le passage définitif des "bons sentiments" à la pure realpolitik. La souveraineté ne se signe plus au bas d'un traité ; elle se construit dans les fonderies de puces et les fermes de serveurs.
Le pouvoir appartient désormais à ceux qui contrôlent l'infrastructure physique derrière l'intelligence. L'Europe et le Sud Global font face à un choix historique : s'intégrer économiquement pour bâtir des blocs capables de maîtriser leur énergie et leurs données, ou accepter un statut de protectorat numérique au sein d'une infrastructure mondiale définitivement verrouillée. La fenêtre de tir pour construire ce contre-pouvoir est en train de se refermer.