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Comment l'IA transforme la conformité dans les opérations juridiques (Mehdi Amiri, WILLAW)

Mehdi, vous avez fait vos armes en droit des affaires et restructuration avant de co-fonder Willaw : concrètement, comment ce parcours d’avocat d’affaires a façonné votre regard sur l’IA appliquée au monde des entreprises et des deals ?

Trois ans en cabinets spécialisés en droit des affaires et restructuration. Ce qui marque dans ce type de pratique, c'est la densité documentaire et la pression temporelle permanente. On passe des heures sur des tâches qui ne sont pas vraiment de la valeur juridique ajoutée : consolider des données dans des tableaux Excel, relire des clauses standard, faire de la mise en forme de rapports. En parallèle de ça, j'ai toujours eu un intérêt fort pour la tech et le développement et j'ai eu une expérience aux États-Unis où j'ai vu des outils capables d'accélérer énormément de tâches, ce qui m'a convaincu que bien utilisée, avec la bonne expertise autour, l'IA pouvait être un levier réel. Le déclic, c'est là : comprendre que l'IA n'est pas un gadget mais un accélérateur réel, à condition d'avoir la bonne expertise autour pour cadrer les limites, notamment les hallucinations. Le parcours d'avocat d'affaires m'a donné le sens du risque juridique. L'expérience tech m'a donné l'envie de construire quelque chose qui adresse vraiment ce risque.

Dans votre pratique chez Mac Mahon Avocats puis dans vos expériences de restructuration, quels types de risques juridiques liés à l’usage de l’IA (contrats, gouvernance des données, responsabilité, conformité réglementaire) vous ont le plus marqué, et comment ces cas concrets ont-ils inspiré la façon dont vous concevez aujourd’hui Willaw ?

Ce qui m'a le plus frappé en pratique, c'est moins les risques théoriques de l'IA que les risques très concrets liés à l'absence de conformité des entreprises qu'on accompagnait. J'ai vu des deals fragilisés, des levées de fonds compliquées, parce que la data room révélait un retard massif sur la RGPD. Des sociétés qui avaient priorisé, de façon compréhensible, leur développement commercial, et qui découvraient en phase de due diligence que leur traitement des données personnelles était un vrai sujet de risque. Ce n'est pas un risque abstrait : ça se matérialise dans la valorisation, dans les conditions suspensives, parfois dans l'abandon pur et simple d'une opération. C'est en partant de ces situations concrètes, qu'avec mon Associé Aziz, ancien DPO, nous avons co-fondé Willaw, un outil qu'on aurait pu utiliser nous-mêmes dans nos anciens postes.

Sur un plan très opérationnel, si l’on prend un dossier classique de droit des affaires – négociation de pacte d’actionnaires, M&A ou restructuration – à quels endroits précis du processus l’IA peut, selon vous, réellement créer de la valeur sans mettre en péril la sécurité juridique ni le secret des affaires ?

Ce que l'IA apporte réellement, c'est une capacité d'analyse rapide et cohérente sur un volume que l'humain traite difficilement sans perdre en qualité. Avec la bonne expertise en entrée (doctrine, jurisprudence, textes réglementaires) elle aide à qualifier vite une situation, à cibler ce qui pose vraiment problème et à structurer une position juridique. En négociation, ça veut dire moins de temps passé à chercher, plus de temps à trancher et à conseiller, et ça donne au juriste une longueur d'avance. Sur les sujets réglementaires comme la RGPD, qui pèsent de plus en plus dans les deals, c'est encore plus criant : avoir une documentation à jour et solide sans y passer des jours, ça change vraiment la donne au moment d'un closing.

Vous avez connu, côté cabinet, la pression sur les honoraires, les délais et la productivité des équipes. Comment analysez-vous l’impact réel des outils d’IA sur le business model des cabinets d’avocats d’affaires et sur la relation avec les directions juridiques, entre gain d’efficacité et crainte de dévalorisation du travail intellectuel ?

La question que tout le monde évite de poser frontalement. En cabinet, une partie significative de la facturation repose sur du volume horaire lié à des tâches qui sont mécanisables. L'IA va compresser ces tâches, c'est inévitable. Ce que ça change pour les cabinets, c'est qu'ils vont devoir justifier leur valeur sur autre chose que le temps passé, sur la stratégie, le conseil, la capacité à interpréter et à arbitrer. La vraie question n'est pas "l'IA va-t-elle dévaloriser le travail juridique" mais "qui va s'en saisir en premier". Les cabinets qui l'intègrent tôt seront ceux qui gardent la main sur la relation client et sur la valeur perçue.

Beaucoup d’entreprises hésitent encore à intégrer l’IA dans leurs process juridiques par peur d’un manque de contrôle, notamment sur les données sensibles. Quels garde-fous techniques, contractuels et organisationnels jugez-vous indispensables pour qu’un directeur juridique puisse dormir tranquille en déployant des solutions comme celles que développe Willaw ?

Trois niveaux qui ne sont pas négociables. Techniquement : savoir où sont hébergées les données, avec quels sous-traitants, sous quelle juridiction. On travaille chez Willaw avec des infrastructures souveraines (Scaleway, Scalingo) et on a fait le choix délibéré d'utiliser des modèles souverains comme Mistral, avec une architecture qui ne permet pas à nos modèles d'IA de s'entraîner sur les données des clients. Contractuellement : un DPA solide, des engagements clairs sur la confidentialité et des clauses d'audit. Organisationnellement : l'outil ne remplace pas la validation humaine, il la prépare. Ce qui permet de "dormir tranquille", c'est la combinaison des trois.

À horizon 5 à 10 ans, comment imaginez-vous l’articulation entre juristes d’affaires, outils d’IA et régulation (AI Act, RGPD, droit de la concurrence, responsabilité civile) : allons-nous vers un nouveau métier de “juriste-architecte de systèmes d’IA” ou vers une automatisation plus radicale de certaines branches du droit des affaires ?

Je pense qu'on va vers un juriste qui doit comprendre les systèmes qu'il utilise, pas juste les utiliser. Ce n'est pas forcément un développeur, mais quelqu'un qui sait évaluer la fiabilité d'un output IA, qui est capable de conseiller une entreprise non seulement sur le contrat mais sur la gouvernance de ses outils. L'automatisation va toucher les branches les plus répétitives, une partie du contentieux de série, la documentation compliance, les vérifications contractuelles standard. Le droit des affaires complexe, la restructuration, la négociation, là le juriste humain reste central, mais il travaillera différemment. Le "juriste-architecte de systèmes", je trouve le terme juste : il faut penser le droit et le système en même temps.

Pour conclure, quel conseil donneriez-vous à un jeune juriste d’affaires qui souhaite se positionner sérieusement sur l’IA dès maintenant : quelles compétences développer, quels réflexes adopter et quelles erreurs éviter pour ne pas subir cette transformation mais en être l’un des acteurs ?

Ne pas attendre que la transformation soit visible pour s'y mettre, à ce stade il sera trop tard pour être acteur plutôt que spectateur. Concrètement : comprendre comment fonctionnent les LLM, pas au niveau de l'ingénieur, mais au niveau de l'utilisateur exigeant. Savoir ce qu'une IA peut et ne peut pas faire, identifier une hallucination, construire un prompt utile. Développer une vraie expertise sectorielle ou thématique, l'IA commoditise le généraliste, elle valorise le spécialiste. Et s'intéresser aux sujets RGPD et IA Act non pas comme une contrainte mais comme un domaine d'expertise différenciant, parce que dans les cinq prochaines années, toutes les entreprises vont en avoir besoin.


Mehdi Amiri est co-fondateur et COO de Willaw AI, une plateforme dédiée à la conformité RGPD. Il possède une expérience significative en droit des affaires, ayant occupé des postes de juriste d'affaires et de conseiller juridique. Il a également une formation en développement iOS et a obtenu son Master 2 en droit des affaires à l'Université Paris Nanterre. Il a également été impliqué dans des activités associatives.

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