Françoise, comment décririez-vous l'évolution de l'IA dans le secteur de l'eCommerce au cours des dernières années, et comment cela a-t-il influencé la manière dont Spiriit développe ses solutions digitales ?
L’IA dans l’eCommerce est passée d’un rôle discret — recommandations, scoring — à un rôle central dans l’expérience client grâce aux modèles génératifs. On ne se contente plus de prédire : on dialogue, on comprend l’intention d’achat, on accompagne comme un vrai conseiller.
Chez Spiriit, cela a transformé notre manière de concevoir les projets : on raisonne désormais en termes d’agents intelligents, de donnée métier et de valeur apportée au client final. Et cela nous a même amenés à développer notre propre agent IA pour les eCommerçants - Juliia.ai — Juliia crée des expériences conversationnelles fiables, utiles et parfaitement alignées avec la marque et les objectifs business de nos clients.
Votre expérience internationale vous a certainement exposée à différentes approches technologiques. Quelle expérience dans votre carrière a le plus influencé votre vision actuelle de l'utilisation de l'IA ?
Clairement l'approche américaine d'immersion rapide dans les innovations technologiques en mode test & learn. Autrement dit, plutôt qu'attendre de voir ce que feront les autres, être pionnier dans la mise en œuvre, quitte à réorienter ou faire machine arrière, c'est d'ailleurs ce qui différentie beaucoup la capacité des Etats Unis à être précurseurs plutôt que suiveurs. J’ai vu des entreprises capable d’adopter très vite, de prototyper, de mesurer, puis d’industrialiser à grande échelle. Un projet ne vaut rien s'il reste à l'état de prototype, il en va de même pour l'IA conversationnelle au niveau du eCommerce. C'est cette approche itérative mêlée à une exigence très forte sur la qualité du code, la sécurité de la donnée et la preuve par la valeur que je pousse avec Juliia.ai
En tant que Présidente de Digital 113, quels défis voyez-vous pour les entreprises françaises dans l'adoption de l'IA, et quelles solutions proposez-vous pour surmonter ces obstacles ?
Le principal défi pour les entreprises françaises, c’est moins la technologie que la capacité à l’intégrer réellement dans leur organisation. Beaucoup testent mais n'aboutissent pas pour plusieurs raisons: préparation au changement, qualité de la donnée de base, compétences internes pour cadrer les usages, et parfois une vision claire et partagée du ROI attendu. Chez Digital 113, en partenariat avec les différents Pôles de compétitivité et en lien avec Numeum, nous agissons surtout sur deux leviers: 1 - Acculturation et formation: aider les dirigeant à entrer dans les bénéfices concrets de l'IA et 2 - mise en réseau et accompagnement opérationnel: connecter les entreprises avec les bons experts, encourager les expérimentations encadrées et aider à bâtir des projets IA qui créent vraiment de la valeur.
L’objectif est simple mais l'enjeu est de taille : rendre l’IA accessible, utile et maîtrisée, plutôt que subie ou purement opportuniste.
Pouvez-vous nous parler d'un projet d'IA que vous avez dirigé chez Spiriit qui vous a particulièrement appris sur le potentiel ou les limites actuelles de cette technologie ?
Un projet qui m’a beaucoup appris est celui de l’intégration d’un agent conversationnel basé sur Juliia.ai pour un e-commerçant ayant un catalogue très complexe.
Nous avons rapidement constaté deux choses :
1. Le potentiel est immense et pas encore entièrement connu.
l’IA est devenue capable d’accompagner l’utilisateur avec une précision étonnante : comprendre des besoins formulés en langage naturel, comparer des produits, justifier ses recommandations… Les tests grandeur nature ont immédiatement montré l’intérêt.
2. Les limites viennent rarement du modèle lui-même, mais de l’écosystème.
La difficulté majeure n’est pas “l’intelligence” de l’IA, mais cohérence de la stratégie eCommerce et l’intégration dans les parcours existants, notamment sur des parcours agentiques personnalisés. Cela nous a confirmé que l’IA ne peut pas juste être un plug-and-play : elle doit être pensée comme une brique métier, pas comme une simple feature.
La stratégie d'entreprise est primordiale dans le développement de technologies émergentes comme l'IA. Comment intégrez-vous les aspects éthiques de l'IA dans votre modèle de développement commercial chez Spiriit ?
Pour nous, l’éthique est une composante native dès la conception pour qu’elle soit adoptée durablement, par toutes les parties prenantes
Chez Spiriit, nous nous appuyons sur les principes proposés par la Charte Numérique Responsable :
1. Utilisation éclairée
L’utilisateur doit comprendre qu’il interagit avec une IA, pourquoi elle lui recommande un produit et sur quelles données elle s’appuie. Cela renforce la confiance et la crédibilité de la marque.
2. Maîtrise de la donnée.
Nous refusons toute approche où la donnée e-commerce pourrait être utilisée en dehors du cadre défini par le client. Sécurité, souveraineté et traçabilité sont non négociables.
3. Utilité avant tout.
Une IA doit réellement aider l’utilisateur et améliorer la prise de décision, sans le manipuler ni créer une dépendance artificielle. C’est un point clé dans nos choix de design et d’implémentation.
Ces principes structurent notre façon de concevoir Juliia.ai : utiles, contrôlables et alignés avec les valeurs des entreprises qui l’adoptent
Avec votre expertise en développement international, comment envisagez-vous l'adoption de l'IA dans des marchés émergents en comparaison avec des marchés plus matures ?
Les marchés matures avancent vite, souvent portés par une culture data déjà bien installée et une capacité d’investissement plus forte. L’adoption y est plus structurée, avec des usages IA intégrés au cœur de la stratégie client.
Dans les marchés émergents, l’approche est différente : l’adoption peut être plus rapide dès qu’un usage apporte une valeur immédiate, même si l’infrastructure data ou les process sont moins aboutis. Il y a souvent plus d’agilité, moins de contraintes héritées, ce qui ouvre la voie à des sauts technologiques.
Je vois donc deux dynamiques complémentaires :
- les marchés matures tirent l’innovation vers le haut ;
- les marchés émergents accélèrent la diffusion en allant droit vers les usages les plus utiles.
Pour une technologie comme Juliia.ai, cela signifie adapter le niveau d’intégration, mais la promesse — rendre l’expérience d’achat plus simple et plus experte — reste pertinente partout.
Quels conseils donneriez-vous aux jeunes entrepreneurs qui cherchent à intégrer l'IA dans leur startup, en tenant compte des expériences que vous avez accumulées tout au long de votre carrière ?
Je leur donnerais trois conseils simples, mais essentiels :
1. Commencez par le cas d’usage, pas par la technologie.
L’IA n’est pas une fin en soi. Identifiez un problème réel, mesurable, et construisez une solution qui crée de la valeur immédiatement pour un utilisateur ou un métier.
2. Maîtrisez votre donnée dès le premier jour.
La qualité, la structure et la gouvernance de la donnée déterminent le succès de 80 % des projets IA. Une startup qui pense sa donnée tôt avance plus vite, plus loin.
3. Testez vite, ajustez vite.
Les modèles évoluent très rapidement : ce qui compte, c’est votre capacité à prototyper, apprendre et itérer sans attendre la “version parfaite”. Les entrepreneurs qui réussissent avec l’IA sont ceux qui transforment l'incertitude en avantage compétitif.
Et surtout : gardez une vision long terme. L’IA est un accélérateur formidable, mais elle doit servir une stratégie claire — pas la remplacer.
Françoise Nauton-Inglis est entrepreneure dans le Numérique et dirigeante de la société Spiriit, spécialisée dans le e-commerce, l’UX et l’intelligence artificielle. Elle accompagne depuis plus de 15 ans des marques et des acteurs du retail dans leurs projets de transformation digitale et de plateforme sur-mesure e-commerce ou métier.
Elle est co-fondatrice de Juliia.ai, un assistant conversationnel basé sur l’IA générative, conçu pour réinventer la recherche et la recommandation produit en ligne en s’inspirant de l’expertise des conseillers en magasin.
Engagée dans l’écosystème de l’innovation, notamment en tant qu'Ambassadrice IA, Françoise Nauton-Inglis intervient régulièrement sur les sujets liés à l’avenir du e-commerce, à l’IA appliquée au retail et au leadership, et contribue activement à des réseaux professionnels et institutionnels. Après un parcours de 15 ans au Royaume Uni et dix années à la Direction Générale de l'entreprise Kaliop à Montpellier, elle intervient comme membre des Conseillers du Commerce Extérieur de la France et Présidente de Digital 113, cluster des entreprises du Numérique en Occitanie.