Pablo, vous êtes un pionnier dans l'intégration de l'intelligence artificielle dans le secteur de la construction et des infrastructures. Quel a été le moment clé qui vous a poussé à vous engager dans cette voie?
Le moment clé s’est imposé lorsqu’il est devenu évident qu’il fallait faire un choix stratégique et se positionner sur un niche précis. À l’époque, nous travaillions sur l’intégration de solutions d’intelligence artificielle générative pour des secteurs très variés.
Le secteur de la construction et des infrastructures s’est naturellement imposé. D’une part, c’est un univers qui m’accompagne depuis toujours, au quotidien, depuis mon enfance. D’autre part, c’est l’un des secteurs les moins avancés en Europe en matière d’IA, ce qui représente un formidable terrain d’opportunités, à la fois en termes d’innovation, d’organisation et de création de valeur.
Comment votre formation en histoire influence-t-elle votre approche de l'intelligence artificielle dans un secteur aussi technique que la construction?
Ma formation en histoire a avant tout structuré mon rapport au temps long et au recul critique. Le secteur de la construction s’inscrit dans des cycles lents, avec des héritages techniques, culturels et humains très forts, alors que l’intelligence artificielle évolue à un rythme extrêmement rapide.
Ce décalage m’oblige à penser l’IA non pas comme une rupture brutale ou un simple outil de performance, mais comme une couche structurelle qui vient s’inscrire progressivement dans des pratiques existantes.
L’histoire m’aide aussi à garder une distance critique face aux discours technologiques dominants, à questionner les effets de mode et à replacer l’innovation dans son contexte économique, social et humain. Dans un secteur aussi technique que la construction, cette approche est essentielle pour concevoir des solutions réellement utiles, durables et acceptées par les acteurs du terrain.
En tant qu'Ambassadeur pour 'Osez l'IA', quelles sont les principales reticences que vous rencontrez parmi les entreprises du secteur, et comment les adressez-vous?
Aujourd’hui, les réticences liées à l’adoption de l’IA diminuent nettement, en grande partie sous l’effet du fort engouement autour de l’intelligence artificielle générative. Les entreprises du secteur s’y engagent désormais massivement, parfois de manière prudente, parfois de façon plus ambitieuse, notamment à travers la formation.
En revanche, une nouvelle forme de doute apparaît. Les outils évoluent à un rythme extrêmement rapide, ce qui suscite des interrogations profondes sur l’avenir du travail, et en particulier sur les métiers dits « à col blanc ».
L’IA générative n’est plus perçue comme un simple gadget ou un outil expérimental. Elle est de plus en plus considérée comme une transformation structurelle, parfois même comme une menace réelle. Mon rôle, dans le cadre d’« Osez l’IA », est précisément d’accompagner cette prise de conscience en apportant de la clarté, de la pédagogie et des cas d’usage concrets, afin de transformer la crainte en compréhension et en capacité d’action.
Pouvez-vous nous parler d'un projet spécifique où l'utilisation de l'IA a généré un avantage significatif pour une entreprise dans le secteur des infrastructures?
Oui, tout à fait. Il y a un peu plus d’un an et demi, une agence m’a contacté dans une situation critique : elle devait répondre à un appel d’offres privé avec une échéance fixée au vendredi de la même semaine… et nous étions lundi.
En raison de l’absence de deux graphistes, ils n’avaient pas pu produire les supports visuels nécessaires et m’ont demandé s’il était possible de générer rapidement des visuels pour leur client. Nous avons contractualisé très rapidement et commencé à travailler dès le mercredi.
Le délai était extrêmement contraint : une journée pour concevoir des propositions solides, puis une journée dédiée à des retouches légères prises en charge par leur équipe. En environ douze heures de travail intensif, et plus de 1000 images générés, nous avons obtenu une dizaine de pistes de projets, dont cinq suffisamment abouties pour être présentées.
Nous en avons finalement retenu deux, chacun décliné en quatre variantes, avec leurs vidéos associées et une série d’images complémentaires. L’agence a présenté l’un de ces projets le vendredi… et a remporté le marché. Il s’agissait d’un chantier d’environ 7 millions d’euros.
Ce succès, initialement inattendu compte tenu des contraintes, a non seulement apporté un avantage décisif dans la mise en concurrence, mais a aussi permis de construire une relation commerciale durable et de confiance entre nos équipes.
Avec l'émergence des technologies comme les chatbots et les voicebots dans les outils de construction, quels défis éthiques ou pratiques identifiez-vous?
L’un des principaux défis, à la fois éthique et pratique, concerne la confidentialité des données. Maintenir un haut niveau de protection de l’information demande un travail constant et rigoureux, d’autant plus que certaines des solutions les plus avancées du marché ne répondent pas toujours pleinement aux exigences de confidentialité et de respect de la vie privée propres au secteur de la construction.
Dans ce contexte, nous sommes parfois amenés à arbitrer entre des outils très performants mais peu transparents sur la gestion des données, et d’autres, plus sobres technologiquement, qui offrent de meilleures garanties mais présentent davantage de risques opérationnels, notamment en matière d’hallucinations.
Ces risques existent, mais ils sont progressivement mieux maîtrisés grâce à l’évolution rapide des modèles, au cadrage des usages et à la mise en place de garde-fous techniques et méthodologiques.
Vous dirigez également Educasium. Comment une formation équilibrée entre pédagogie et technologie peut-elle transformer les pratiques actuelles dans l'industrie?
Chez Educasium, notre priorité est la formation des architectes et, plus largement, de l’ensemble des métiers liés à la construction. Je prends souvent l’exemple de l’architecture, car près de 85 % des professionnels exercent en libéral et font face à une charge quotidienne considérable, à la fois technique, organisationnelle et surtout administrative.
Une formation équilibrée, qui articule pédagogie et technologie, permet d’apporter des réponses très concrètes à cette réalité. Avec des outils pédagogiques adaptés, les professionnels peuvent rapidement gagner en efficacité, réduire le temps consacré aux tâches répétitives, limiter les erreurs et se recentrer sur leur cœur de métier.
Cela passe notamment par une meilleure gestion des données administratives, la semi-automatisation ou l’automatisation de certaines tâches, ainsi que par l’utilisation de l’IA pour la création d’images et de contenus. Les bénéfices sont immédiats : allègement de la charge de travail, amélioration de la rentabilité et un retour sur investissement souvent perceptible dès les premières jours.
À votre avis, comment l'IA va-t-elle transformer la manière dont nous concevons et construisons les infrastructures dans les prochaines décennies, et quels en seront les impacts sur l'environnement?
L’intelligence artificielle est en train de redéfinir en profondeur la conception et la construction des infrastructures. Pour les projets de petite et moyenne envergure, une partie croissante des phases de conception et des démarches administratives pourrait être directement assumée par les maîtres d’ouvrage, grâce à la démocratisation de ces outils. Le rôle de l’architecte évoluera alors vers des missions à plus forte valeur ajoutée, centrées sur le suivi de chantier, la qualité d’exécution, la cohérence technique et la gestion des relations humaines.
À des échelles plus larges, notamment territoriales et régionales, l’IA offrira des leviers puissants pour optimiser la planification, la transformation et l’adaptation des infrastructures existantes, permettant d’améliorer la qualité des équipements tout en maîtrisant les investissements publics et privés.
Sur le plan environnemental, ces technologies constituent un outil majeur pour répondre aux défis du changement climatique. Grâce aux calculs avancés et aux simulations, il devient possible de tester rapidement différents scénarios, matériaux et stratégies constructives afin de concevoir des bâtiments et des villes plus résilients, sans dépendre uniquement de l’intelligence artificielle générative, mais en s’appuyant sur des approches scientifiques robustes.
Pour en savoir plus : https://www.educasium.fr