Ce nouveau paradigme n'est pas une prédiction lointaine, mais une réalité qui s'installe. Il impose des transformations inévitables qui touchent à la souveraineté des États, au marché du travail, à notre rapport à la vérité et, finalement, à notre capacité collective à nous adapter. Comprendre ces transformations n'est plus une option, c'est une nécessité pour naviguer dans la décennie à venir.
1. L'illusion d'un Internet global s'effrite : voici l'ère des IA souveraines
Le premier changement majeur est la fin de l'idéal d'un Internet ouvert et sans frontières. La libre circulation des données, autrefois un dogme, est désormais révolue. Partout dans le monde, les États organisent activement leurs propres souverainetés numériques. Ils construisent leurs infrastructures, entraînent leurs grands modèles de langage (LLM) et déploient des clouds régionaux pour garder le contrôle de leurs données sensibles.
L'Union européenne, par exemple, avance avec son AI Act. Ce règlement, qui vise à encadrer les systèmes d'IA à haut risque et à imposer des obligations de transparence et de gouvernance strictes, subit les foudres des champions de la tech américaine avec le soutien appuyé de leur gouvernement. Cette course à l'IA souveraine répond à un enjeu politique fondamental :
Laisser l’ensemble des infrastructures cognitives du futur entre les mains de quelques entreprises américaines ou chinoises reviendrait à déléguer une part de la souveraineté politique aux actionnaires de ces groupes dont certains ne cachent pas leurs sombres desseins.
Ce point est crucial car les modèles d'IA ne sont jamais neutres. Ils sont le produit de leur environnement, reflétant inévitablement la culture, les biais et les intérêts de ceux qui les ont conçus et entraînés. La bataille pour le contrôle de l'IA est donc une bataille pour le contrôle de nos futurs récits collectifs, un enjeu qui prend toute sa mesure dans un espace informationnel de plus en plus contesté.

2. Le vrai danger pour l'emploi n'est pas le chômage, mais un fossé massif de compétences
La transformation du marché du travail est entrée dans sa phase la plus concrète. La question n'est plus de savoir si l'intelligence artificielle va supprimer des emplois, mais de comprendre comment et à quelle vitesse nous allons pouvoir requalifier les personnes dont les postes sont directement menacés.
Le chiffre avancé par le Forum économique mondial est sans appel : environ 59 personnes sur 100 dans la population active mondiale devront se former à nouveau d'ici 2030 pour ne pas voir leurs compétences devenir obsolètes. D'un côté, des pans entiers de tâches administratives, une partie de la rédaction et certaines fonctions de support s'automatisent à un rythme effréné. De l'autre, la demande explose pour des profils dotés de « compétences hybrides », capables de combiner expertise technique, réflexion éthique, créativité et gestion de la complexité.
Le risque réel pour les cinq prochaines années n'est donc pas la disparition du travail en soi, mais la création d'un fossé massif et grandissant entre ceux qui maîtrisent ces nouvelles compétences et ceux que le système laisse sur le quai, avec un sentiment de déclassement accéléré.
3. Bienvenue dans « l’Internet mort » : quand la vérité devient un champ de bataille
L'architecture même de l'information est en train de basculer. Nous sommes entrés dans l'ère de ce que l'on pourrait appeler l'« Internet mort », un espace numérique où la majorité des contenus visibles sont générés, remixés ou massivement amplifiés par des machines. Dans cet environnement, les attaques par deepfake deviennent moins spectaculaires mais bien plus ciblées, rendant la manipulation plus difficile à détecter.
Les réglementations comme le Digital Services Act (DSA) et l'AI Act européen peinent à suivre le rythme effréné de la technologie. Une enquête récente a montré comment une information fausse s’infiltre rapidement dans les IA conversationnelles comme GROK. La Russie dispose d’un savoir-faire remarquable en la matière. La conséquence de ce phénomène n'est pas la disparition de la vérité, mais sa fragmentation en une multitude de « bulles narratives » où chacun peut trouver la version des faits qui conforte ses propres croyances.
Nous assistons à l'émergence d'une véritable « digitalocratie », où des « algorithmes rois » orientent nos choix sans visage ni responsabilité explicite.
4. Face à la crise, la seule réponse est humaine : 3 capacités à développer d'urgence
Face à la fragmentation géopolitique, au fossé des compétences et à l'érosion de la vérité, les solutions ne peuvent être purement technologiques ou réglementaires. La survie et la prospérité des États comme des entreprises dépendent désormais de leur capacité à développer d'urgence trois capacités humaines et organisationnelles vitales.
Bâtir des tampons : Il est impératif de créer des réserves de résilience. Cela inclut des infrastructures physiques capables de résister aux chocs climatiques, des chaînes de valeur économiques diversifiées pour encaisser les ruptures d'approvisionnement, et des architectures numériques robustes, auditables et moins dépendantes d'une poignée de fournisseurs mondiaux.
Investir massivement dans le capital humain : Il ne s'agit plus de proposer quelques formations en ligne, mais d'orchestrer une véritable « révolution de la requalification ». Cet effort doit être axé sur les compétences qui nous distinguent des machines : la pensée critique, la compréhension des systèmes complexes, l'empathie et la capacité à collaborer avec des machines sans se laisser dissoudre par elles.
Réhabiliter la responsabilité : Cette crise exige une responsabilité partagée à tous les niveaux. Politique, d'abord, en cessant de traiter des sujets interconnectés comme le climat et l'IA dans des silos distincts. Économique, ensuite, en arrêtant de considérer les impacts sociaux et environnementaux comme de simples externalités. Citoyenne, enfin, en refusant de déléguer passivement nos choix aux algorithmes ou à des leaders charismatiques. Nous devons être acteurs par nos votes, notre consommation, nos actes et nos introspections positives.
Reprendre le volant de notre avenir
L'année 2026 est une année d'accélération où nous faisons face à un choix fondamental. Nous pouvons soit nous contenter de « gérer » passivement la polycrise en espérant que la prochaine vague soit moins haute, soit décider de « refondre » activement nos structures, nos modèles mentaux et nos infrastructures, en assumant le coût de cette transformation.
L’histoire accélère sans ceinture de sécurité, mais nous pouvons encore choisir de ne pas rester de simples passagers. La véritable adaptation commence là où nous acceptons de regarder en face la fragmentation du monde, sans résignation, pour y tracer les ponts qui nous manquent. Le défi nous est lancé avec une question finale, une invitation à l'action : « La grande adaptation commence à l’endroit où nous acceptons d’ouvrir les yeux sur la fragmentation actuelle sans résignations pour y tracer, patiemment, les ponts qui manquent pour l’organisation sociétale que nous désirons. Et si on commençait par la définir ? »
source : Metamorphoses
images : Notebook LM