L’IA n’est pas un gadget : en faire un pilier stratégique pour les PME (Cécile Fouques Duparc, ANIA)

Bonjour Cécile, vous avez cofondé l’ANIA après un parcours riche dans des secteurs très exposés aux transformations numériques : qu’est-ce qui vous a convaincue que l’intelligence artificielle méritait une association nationale dédiée, et quel rôle spécifique vous voulez que l’ANIA joue dans l’écosystème français de l’IA ?

Tout d'abord j'ai une appétence pour la technologie. La technologie au service des usages. Comme le jeu vidéo est devenu un loisir pour tous, le streaming un autre moyen de consommation de contenus, l'intelligence artificielle sous sa forme générative donne naissance à de nouveaux usages avec des outils d'ouverture, de transformation. Le démarrage de l'IA générative est fulgurant, les outils sont entrés dans nos vies personnelles et professionnelles en un clin d'œil.
Cette fulgurance donne lieu à beaucoup de questionnements, elle secoue, désarçonne parfois. La création d'une association nous est donc apparue comme une vraie nécessité. Ainsi, l'ANIA a pour rôle d'accompagner les PME et ETI dans leur parcours d'adoption des outils d'intelligence artificielle.
Pour se faire nous organisons régulièrement des rencontres entre les secteurs et les métiers lors de conférences, nous publions des études et des analyses, nous relayons de l'information, nous collectons et partageons des cas d'usages.
Nous sommes environ une quarantaine de bénévoles avec des référent(e)s secteurs (éducation, sécurité, santé..) ou métiers (artiste, concepteur, rédacteur, acheteur, DSI..) et des ambassadeurs régionaux.
Dans l'écosystème français, nous souhaitons être un phare pour les dirigeants de PME et ETI, les guider dans leur compréhension de l'offre, pour qu'ils fassent le choix qui convient le mieux à la trajectoire de leur entreprise.

Vous accompagnez des entreprises très différentes, de la mode à la fintech en passant par l’impact environnemental. Concrètement, quels usages de l’intelligence artificielle voyez-vous émerger le plus vite dans ces univers, et lesquels vous semblent aujourd’hui encore surestimés ou mal compris ?

A l'échelle des PME et ETI, quels que soient les secteurs, comme les métiers, les usages ne sont pas encore bien définis, complètement clairs, et la montée en puissance rapide de l'IA générative a malheureusement créé le "shadow IA". Cet usage est le résultat du temps qui n'a pas été alloué à la réflexion et à l'encadrement de l'utilisation qui a mis un peu de temps à arriver. Nous sommes aujourd'hui à l'étape de la prise de conscience. Les grandes entreprises, elles, ont vite réagi, disposant de moyens, de structures permettant cette réflexion et une application rapide.

Avec SYNAPS et vos missions de mentorat, vous êtes au contact direct des dirigeants et des start-up : quels sont, selon vous, les principaux blocages psychologiques ou organisationnels qui freinent encore l’adoption de l’IA dans les entreprises françaises, et comment parvenez-vous à les lever dans vos accompagnements ?

Au niveau des dirigeants de PME et ETI, il n'y a pas forcément de blocages psychologiques mais plutôt un sentiment d'être pris de court, un manque de méthode et par conséquent une difficulté pour allouer les bons moyens au bons endroits. Le déploiement de l'IA dans une PME ou une ETI s'appuie sur une orchestration - gouvernance, formation, méthode - et un alignement stratégique de l'ensemble des départements de l'entreprise. Chaque projet IA doit s'ancrer dans la trajectoire de l'entreprise c'est-à dire servir un objectif business. Chaque projet IA est un mouvement collectif. L'intégration de l'IA ne se joue pas sur la vitesse d'adoption mais sur la qualité de la structuration. Ce que j'ai constaté au niveau des start-up est très différent car la grande majorité d'entre elles sont fondées par une nouvelle génération d'entrepreneur(se)s, ayant une agilité digitale qui leur permet soit de concevoir leur organisation IA "friendly" soit de s'adapter rapidement.

Votre parcours vous a amenée à travailler dans le divertissement, le e‑commerce, la crypto, l’éducation… Dans ces différents secteurs, comment l’IA redéfinit-elle la notion de « valeur » créée pour le client ou l’utilisateur, et pouvez-vous partager un cas concret où cette redéfinition a été particulièrement frappante pour vous ?

L'IA crée de la valeur à partir du moment où elle est utilisée comme un outil complémentaire à un savoir-faire, à une connaissance. Beaucoup d'utilisateurs parlent de gain de temps, de productivité, au sens de faire différemment. Ce temps gagné, ils l'utilisent pour réfléchir, être plus créatif, curieux, être plus disponible pour leur équipe, être force de proposition. Dans les métiers de la création, certains parlent de réalisation dont ils ont souvent rêver et d'optimisation, la création de valeur arrive. Plus généralement, quelque soit l'industrie, le métier, l'IA ne crée pas de valeur quand elle est utilisée à tout faire, quand elle se substitue à toutes les tâches et surtout à l'étape de réflexion, d'idéation. De plus, parler, échanger, créer avec un outil IA cela s'apprend (le prompting) pour que la valeur existe.

En tant que cofondatrice de l’ANIA, vous êtes à l’interface entre acteurs économiques, institutions et grand public : comment abordez-vous les enjeux éthiques et sociétaux de l’intelligence artificielle (biais, emploi, transparence), et quelles lignes rouges ou principes non négociables vous semblent indispensables pour un déploiement responsable ?

Je ne vais pas paraphraser l'IA Act, nous sommes totalement alignés avec ses principes d'IA responsable : transparence, sécurité et respect des droits fondamentaux. Ainsi l'application d’outils permettant l’audit, la traçabilité et l’explicabilité est cruciale. La vérification de la solidité des modèles est aussi clé. Afin d’éviter une déshumanisation, la supervision humaine dans la gestion des systèmes d’IA est obligatoire. Les défis actuels sont le manque de formation (emploi et employabilité), de sensibilisation aux enjeux de l’IA responsable, et l'absence de standards IA. Comme pour toute révolution technologique, il est difficile de trouver le bon équilibre entre réglementation, régulation et créativité, innovation.

Si l’on se projette à 5–10 ans, à quoi ressemblerait, selon vous, une « France de l’IA » qui aurait réussi sa transformation : quels changements concrets dans la vie des citoyens, dans les entreprises et dans l’action publique espérez-vous voir émerger, et sur quels leviers l’ANIA veut-elle peser en priorité pour que ce scénario devienne réel ?

Une transformation réussie, c'est une transformation maîtrisée. A l'échelle d'un pays, une transformation réussie c'est l'accompagnement des administrations, des entreprises dans la définition des besoins, dans la mise en place et la pratique d'une IA éthique, et responsable. C'est la formation de nos jeunes à de nouveaux métiers dont on n'a forcément une idée précise aujourd'hui (l'internet il y a 25 ans) mais que l'on peut entrevoir et sur lesquels on doit miser. Au niveau d'une entreprise, une transformation réussie, c'est la force du collectif. C'est décider ensemble l'automatisation de certaines tâches, l'émergence de nouvelles par exemple.

Pour conclure, quel message aimeriez-vous adresser à nos lecteurs — qu’ils soient entrepreneurs, étudiants ou salariés — pour les encourager à se saisir dès maintenant de l’intelligence artificielle sans la subir, et par où leur conseillez-vous de commencer très concrètement ?

Faire preuve d'audace malgré un contexte disruptif. L’IA n’est pas un gadget ou un projet pilote isolé, c’est un pilier stratégique qui doit être intégré au cœur d'un parcours qu'il soit étudiant, salarié ou d'entreprise, avec structure, gouvernance, métriques et compétences.

Pour en savoir plus : https://www.ania-asso.org/

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