Quatre jours à ALL IN. Et au sortir de cette expérience, une certitude s'impose : on ne parle plus d'une bulle technologique. On parle d'un basculement.
Dix mille personnes, cinquante pays. Des chercheurs, des ministres, des fondateurs, des investisseurs, réunis non pas pour observer la révolution en cours, mais pour la façonner, en direct. Ce qui frappe d'abord, c'est l'équilibre : cinquante pour cent de fournisseurs de solutions, cinquante pour cent d'entreprises qui les adoptent. La santé, l'énergie, l'aérospatiale, le manufacturier : des mondes qui ne se parlaient pas toujours, et qui se sont retrouvés autour des mêmes questions — l'IA agentique, les modèles de monde, l'informatique quantique, la cybersécurité.
Mais ce qui m'a le plus marqué, ce n'est pas la vitrine. Ce sont les fondations qu'on est venu couler, discrètement, dessous.
Yoshua Bengio et son organisation LoiZéro ont obtenu un financement conjoint de trois cents millions de dollars, versé par le Canada et l'Allemagne, pour concevoir des dispositifs de sécurité de nouvelle génération. Pas pour freiner l'IA. Pour s'assurer qu'elle reste gouvernable.
Cohere a finalisé sa fusion avec l'allemande Aleph Alpha, donnant naissance à ce qui se présente comme la première solution d'IA souveraine transatlantique, plus de mille employés entre Toronto et Berlin. Une alliance qui dit, sans le formuler ainsi, qu'on peut exister entre les blocs qui dominent aujourd'hui l'intelligence artificielle, sans se dissoudre dans l'un ou dans l'autre.
Et Mila et Mozilla, épaulés par Hypertec, posent les premières briques d'une couche technologique ouverte, pensée pour que les entreprises gardent la pleine maîtrise de leurs propres données.
Trois annonces, trois échelles différentes. Un seul fil conducteur. La souveraineté n'est plus un supplément d'âme qu'on ajoute après coup. Elle devient la condition même du déploiement.
Il y avait aussi, en toile de fond, une présence politique qu'on ne peut pas ignorer. Ministres, secrétaires parlementaires, mairesse de Montréal — et, à la tête d'une délégation de plus de cinquante dirigeants, le ministre allemand de la Transformation numérique, l'Allemagne étant le pays à l'honneur de cette édition. Ce n'était pas un défilé protocolaire. C'était la reconnaissance, au plus haut niveau, que l'intelligence artificielle n'est plus un sujet d'ingénieurs. C'est devenu un sujet d'État.

Et pourtant, ce qui m'a le plus touché, ce sont les concours de pitchs inversés. Des entreprises invitées non pas à vendre une promesse, mais à résoudre un problème réel posé par une ville ou un secteur en tension — comme Gray Oncology Solutions, primée pour une IA à impact réel en médecine. Ce sont ces histoires-là, plus modestes, qui racontent le mieux ce que peut être une IA au service de quelque chose de plus grand qu'elle-même.
On a cru longtemps que cette course se jouerait entre deux ou trois géants, loin de nous, sans nous. Illusion. Ce qui se construit à Montréal, à Berlin, à Toronto, le prouve : il existe une voie où puissance technologique et maîtrise de ses données ne s'opposent pas.
Reste une question qui m'a suivi tout au long des couloirs. Sommes-nous, nous aussi, en train de construire nos propres outils souverains — ou sommes-nous en train de louer notre avenir à quelqu'un d'autre ?
On ne délègue pas l'essentiel.