Ce rapport de la Cour des Comptes de novembre 2025 dresse un bilan critique et prospectif de la stratégie nationale pour l'intelligence artificielle en France. L'analyse souligne une excellence scientifique reconnue et l'émergence de champions européens, tout en pointant un retard marqué dans l'adoption par les PME et la formation continue. La France fait face à une dépendance stratégique majeure concernant les infrastructures de calcul et les composants électroniques dominés par les États-Unis et la Chine. Pour garantir sa souveraineté numérique, le document préconise une sécurisation des données sensibles et le développement d'une IA frugale et éthique. D'ici 2030, cinq défis essentiels sont identifiés, incluant la transformation de l'administration publique et l'adaptation massive du marché de l'emploi. Le rapport conclut sur une feuille de route opérationnelle visant à transformer ces avancées technologiques en une réussite économique globale.
L'Intelligence Artificielle : Comprendre la Stratégie de la France pour 2030

Pourquoi parler d'une stratégie pour l'IA ?

Nous sommes à l'aube d'une révolution aussi fondamentale que celle de l'électricité. L'Intelligence Artificielle (IA) s'apprête à transformer chaque recoin de notre économie, de notre société et de notre quotidien. Face à ce bouleversement, la France ne peut se contenter d'être une simple consommatrice ; elle doit être une architecte de ce nouveau monde. Cette stratégie est donc notre plan pour construire le réseau, former les ingénieurs et maîtriser la production de cette nouvelle énergie.

Mais qu'est-ce que l'IA, au fond ? Selon la définition européenne, il s'agit d'un système automatisé conçu pour fonctionner avec une certaine autonomie. Le plus simple est de l'imaginer comme un assistant ultra-performant qui, une fois briefé, peut apprendre, s'adapter et générer des solutions, des textes ou des images bien au-delà de sa programmation initiale.

Avoir un plan est donc une nécessité absolue. D'abord, parce que maîtriser l'IA est un enjeu de souveraineté : il ne s'agit pas d'une simple mise à jour technologique, mais d'une course pour notre indépendance stratégique. Ensuite, la compétition mondiale avec les États-Unis et la Chine est féroce et nous impose d'agir. Enfin, l'impact sociétal de l'IA sur l'emploi, l'éducation et la démocratie est si massif qu'il doit être anticipé et piloté avec la plus grande fermeté.

Pour comprendre où la France veut aller, il est indispensable de savoir d'où elle vient.

1. Bilan du Parcours Français (2018-2025) : Des Succès et des Leçons

La stratégie nationale s'est déployée en deux temps, posant les fondations de l'écosystème français actuel.

  1. Phase 1 : Recherche & Excellence (2018-2022)

    • Objectif : Amorcer un écosystème de recherche de classe mondiale.

    • Budget : 1,3 milliard d'euros.

  2. Phase 2 : Diffusion & IA Générative (2023-2025)

    • Objectif : Accélérer l'adoption de l'IA par l'économie, avec un virage marqué vers l'IA générative après le "choc ChatGPT".

    • Budget : 1,1 milliard d'euros.

Le bilan de ces sept années révèle une dynamique impressionnante mais aussi des défis importants à relever.

Principales Réalisations

Limites Identifiées

Émergence de champions mondiaux comme Mistral AI et H.

Faible adoption par les PME, qui ne sont que 13 % à utiliser l'IA.

La France est devenue le 1er hub européen pour l'IA générative.

Retard dans la formation initiale et continue.

Un écosystème de plus de 1000+ startups actives en 2025.

Gouvernance trop complexe et éclatée entre de multiples acteurs.

3ème rang mondial en matière de recherche et de talents en IA.

Malgré ces succès, qui placent la France dans le peloton de tête européen, un défi majeur menace sa capacité à rester maître de son destin technologique. Ces limites identifiées ne sont pas de simples points faibles ; elles dessinent en creux les grands chantiers de demain pour que la France puisse pleinement transformer l'essai.

2. Le Défi Critique : La Souveraineté Technologique

Au cœur de la nouvelle stratégie se trouve un enjeu existentiel : la souveraineté technologique. Il s'agit de notre capacité à développer, entraîner et utiliser des systèmes d'IA sans dépendre entièrement de technologies, d'infrastructures ou de données contrôlées par des puissances étrangères. C'est le combat pour notre indépendance stratégique.

La France excelle en recherche, mais elle reste dangereusement vulnérable dans trois domaines critiques :

  • Calcul et Cloud : Nos modèles d'IA sont massivement entraînés sur des infrastructures cloud dominées par les géants américains (AWS, Microsoft, Google). L'Europe ne pèse que 12 % des capacités mondiales de calcul, ce qui nous place en position de faiblesse.

  • Composants Électroniques : L'entraînement des IA exige des puces graphiques (GPU) ultra-puissantes, un marché contrôlé à plus de 90 % par l'entreprise américaine Nvidia. Dépendre d'un seul acteur étranger pour la pièce maîtresse de l'IA, c'est comme vouloir construire une flotte de TGV sans pouvoir fabriquer ni rails ni motrices.

  • Données et Culture : Les IA sont nourries par d'immenses corpus de données, majoritairement anglophones. Le risque est de voir émerger des modèles qui non seulement reflètent mal nos spécificités culturelles et linguistiques, mais qui, à terme, les effacent.

Pour surmonter ces dépendances et assurer notre souveraineté, la France doit se projeter vers l'avenir et relever plusieurs défis qui touchent toute la société.

3. L'Horizon 2030 : 5 Défis pour Transformer la Société

La prochaine phase de la stratégie s'articule autour de cinq grands chantiers pour que l'IA bénéficie à tous.

  1. Formation & Emploi Nous devons préparer l'ensemble de la population, des élèves aux salariés en reconversion, aux métiers de demain. L'objectif est de donner à chacun les clés pour comprendre et utiliser l'IA afin d'éviter une nouvelle fracture sociale et économique.

  2. Adoption par les Entreprises Pour que notre tissu économique reste compétitif, il est impératif que nos PME intègrent l'IA dans leurs activités. L'objectif est ambitieux mais vital : passer de 13 % de PME utilisatrices de l'IA en 2025 à 80 % en 2030.

  3. Infrastructures & Énergie Pour contrer les dépendances stratégiques identifiées plus tôt, nous devons bâtir nos propres capacités. Le développement de supercalculateurs nationaux, comme le futur Jules Verne et l'extension de Jean Zay, est une réponse directe à ce défi. Cela exige une production d'électricité massive et décarbonée, un domaine où notre parc nucléaire constitue un atout majeur.

  4. Administration Publique L'État doit être exemplaire et utiliser lui-même l'IA pour transformer l'action publique. L'enjeu est de moderniser nos administrations afin d'offrir aux citoyens des services plus simples, plus rapides et plus efficaces.

  5. Confiance & Éthique Pour que l'IA soit acceptée, elle doit être digne de confiance. Il faut garantir que les systèmes soient sûrs, transparents et non-discriminatoires. L'ambition est de faire de cette "IA de confiance" non seulement une exigence éthique, mais aussi une marque de fabrique française et européenne, un avantage compétitif face aux "boîtes noires" américaines ou chinoises.

Relever ces cinq défis interconnectés exigera une mobilisation sans précédent, un véritable sursaut collectif.

Un Appel à l'Action Collective

La France a les atouts pour être un leader mondial de la révolution de l'IA. Notre excellence en recherche et la vitalité de notre écosystème nous placent dans le peloton de tête européen. Mais nous sommes à un point de bascule critique : l'heure n'est plus à l'expérimentation, mais à l'industrialisation massive et à la diffusion dans toute l'économie.

Le succès de cette nouvelle phase dépendra de notre capacité à mobiliser l'ensemble des acteurs – entreprises, chercheurs, administrations et citoyens – dans un cadre européen coordonné. Il s'agit d'un appel à l'action pour que la France embrasse toutes les dimensions de cette révolution, en s'appuyant sur ses forces et en agissant avec ambition.

Le prochain grand rendez-vous est déjà fixé. Le Sommet sur l'IA de février 2026 ne sera pas une simple conférence, mais le premier jalon pour mesurer notre progression et affirmer notre place de leader sur la scène internationale. La course est lancée.

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