Bonjour Marie, pouvez-vous nous parler de votre rôle au sein d’une Legaltech française et de l'importance de l'IA dans la ce cadre ?
Je suis en charge du développement, du marketing et de la stratégie Produit avec un focus Data et IA. Mon rôle, c’est vraiment de faire le lien entre les besoins des juristes et acheteurs d’un côté, et ce que la technologie peut apporter de l’autre. L’idée, c’est de proposer une solution qui ne soit pas juste innovante sur le papier, mais réellement utile, simple à adopter et structurante pour nos clients.
Sur la place de l’IA dans la LegalTech : on en parle beaucoup, parfois à tort et à travers. Pour moi, l’IA ne remplace pas l’humain, elle doit le soutenir. Dans l’entreprise, on l’utilise pour aller chercher de la valeur là où il y a du volume ou de la complexité : identifier les clauses clés, anticiper des risques, suggérer des actions à mener... L’objectif, c’est de faire gagner du temps, de la rigueur, et surtout de permettre aux différents métiers que nous accompagnons, de se concentrer sur ce qui nécessite vraiment leur expertise.
Comment voyez-vous l'impact de l'intelligence artificielle sur la gouvernance des données et la transformation des systèmes d'information dans le secteur légal ?
L’intelligence artificielle agit comme un catalyseur de transformation dans le secteur légal, mais son impact va bien au-delà de la simple automatisation. Elle interpelle directement la gouvernance des données et pousse à une refonte progressive des systèmes d’information.
Sur la gouvernance des données, l’IA impose une exigence nouvelle : celle d’une donnée fiable, structurée et traçable. Les modèles d’IA, notamment génératifs, ne peuvent produire des résultats pertinents que si les fondations sont solides. Cela pousse les directions juridiques à mieux cartographier leurs contrats, à centraliser l'information et à définir des règles de qualité et de cycle de vie des données contractuelles. En ce sens, l’IA ne tolère plus l’approximatif, elle impose une discipline qui, au final, renforce la sécurité juridique.
Sur les systèmes d'information, l’IA remet en question les approches traditionnelles, souvent silotées et rigides. Elle favorise des architectures plus modulaires, ouvertes et interopérables, capables d’intégrer des briques intelligentes, de dialoguer avec des outils tiers et de s’adapter aux évolutions réglementaires. En d'autres termes, l’IA accélère le mouvement vers des SI juridiques augmentés, capables de produire de la valeur métier à partir des flux de données.
Enfin, cette transformation n’est pas uniquement technologique. Elle appelle aussi un changement culturel : les juristes doivent devenir des acteurs de la donnée, capables de collaborer avec les équipes IT et data, et de jouer un rôle moteur dans les projets de transformation digitale.
De quelles manières pensez-vous que l'IA peut contribuer à l'optimisation des processus dans des environnements complexes comme ceux que vous avez gérés ?
Nous évoluons dans des environnements contractuels complexes, avec des organisations multisites, des référentiels disparates, et des workflows souvent hybrides entre directions juridiques, achats, IT, métiers… Dans ce contexte, l’IA apporte une valeur très concrète à plusieurs niveaux du cycle de vie contractuel.
- Identification intelligente des clauses critiques : l’IA nous permet de repérer rapidement les écarts ou les risques dans les contrats, sans avoir à passer chaque ligne au peigne fin.
- Automatisation ciblée des tâches répétitives : alertes, extractions, pré-analyse … ce qui libère un temps précieux pour les tâches à plus forte valeur ajoutée.
- Fiabilisation des données : en nettoyant, structurant et corrélant l’information contractuelle, l’IA permet de disposer enfin d’une vision claire et activable sur l’ensemble des engagements.
Mais ce qui fait vraiment la différence dans des environnements complexes, c’est la capacité de l’IA à s’adapter au contexte : intégrer des règles métiers spécifiques, tenir compte des exceptions, apprendre des ajustements humains. On n’est plus dans une logique de « robotisation », mais dans celle d’un système intelligent d’aide à la décision, au service de la gouvernance contractuelle.
De manière plus générale, l’IA permet de rendre les organisations plus résiliantes et réactives, surtout lorsque la complexité structurelle devient un frein à l'efficacité. Elle agit comme un accélérateur de clarté et de fluidité, ce qui est essentiel dans des systèmes d'information en mutation, ou dans des organisations confrontées à des enjeux de conformité, de pilotage ou de transformation digitale.
Ayant une expertise en Lean Six Sigma, comment intégrez-vous ces méthodologies à l'IA pour une gestion optimisée des risques et des processus dans votre structure ?
Ayant été formée et ayant pratiqué le Lean Six Sigma, j’ai toujours eu cette approche constructive de simplifier ce qui est complexe, fiabiliser ce qui est incertain, et accélérer ce qui peut l’être. Cette approche s’intègre parfaitement à l’usage de l’intelligence artificielle, notamment pour optimiser la gestion des risques contractuels et des processus juridiques.
Le Lean Six Sigma m’aide ainsi à poser un diagnostic clair, l’IA, elle, devient l’outil qui permet d’industrialiser les solutions que nous concevons. Par exemple, une fois qu’on a modélisé une logique de contrôle qualité ou de gestion des écarts contractuels, l’IA peut la rendre vivante : analyser automatiquement les écarts, proposer des corrections, alerter en temps réel.
Pouvez-vous partager une expérience spécifique où l'IA a joué un rôle crucial dans la transformation digitale et l'efficacité opérationnelle d'une entreprise que vous avez dirigée ?
J’ai eu l’opportunité de piloter un projet stratégique de transformation, notamment autour de la modernisation des pratiques du Customer Care. Ce sont des environnements très exigeants, nécessitant un fort volume d’informations, avec un impératif double : efficacité opérationnelle , précision et qualité de l’expérience client. C’est là que l’IA joue un rôle structurant, comme un moteur d’efficience et d’intelligence collective.
J’ai accompagné la phase de conception d’une solution d’analyse sémantique des données entrantes, couplée à des algorithmes de classification automatique des motifs de contact…. L’objectif était clair : sortir d’une logique purement réactive pour aller vers une gestion proactive des flux, en identifiant les irritants récurrents, les zones de complexité, et les signaux faibles dans les interactions.
Comment, selon vous, l'IA peut-elle transformer les stratégies de croissance et de transformation dans des entreprises telles que les Legaltech ?
Pour moi, l’intelligence artificielle n’est pas seulement un outil d’optimisation, c’est un vecteur de transformation stratégique qui s’inscrit pleinement dans notre vision de croissance : plus rapide, plus structurée, et plus centrée sur la valeur.
Concrètement, l’IA agit à plusieurs niveaux sur la trajectoire de développement :
- Accélérer la montée en maturité produit : grâce à l’IA, nous sommes capables de proposer des fonctionnalités intelligentes qui décuplent l’usage du CLM.
- Création de valeur augmentée pour les clients : nous ne vendons pas un logiciel, nous proposons une capacité nouvelle à piloter le risque, la conformité et la performance contractuelle.
L’IA renforce cette promesse en fournissant des insights exploitables que les clients ne pouvaient jusqu’alors pas extraire de leurs contrats.
En résumé, l’IA est un accélérateur de croissance raisonnée : elle nous pousse à aller plus loin, mais toujours avec méthode, et toujours en cohérence avec ce que nous voulons incarner en tant qu’entreprise, de la rigueur, de l’agilité, et une vision claire du futur du contract management.
Quelles tendances émergentes en matière d'IA voyez-vous influencer fortement l'avenir de la LegalTech, vous préparez-vous à ces changements ?
L’IA générative spécialisée
On passe de modèles généralistes à des IA formées sur des corpus juridiques spécifiques, capables de comprendre les subtilités contractuelles, les enjeux réglementaires sectoriels et les styles rédactionnels d’une organisation.L’IA explicable (XAI)
C’est une tendance clé dans un univers juridique où la confiance repose sur la transparence. On ne peut pas se permettre une “boîte noire” qui décide seule. Les développements doivent s’appuyer sur des modèles compréhensibles et auditables, qui permettent aux juristes de garder la main, tout en bénéficiant d’une assistance intelligente.L’Agentisation, le véritable changement d’échelle
L’étape suivante ne se limite plus à demander à une IA de répondre à une question ou de rédiger une clause : on bascule vers des IA agents capables d’enchaîner des tâches juridiques de manière autonome, de prendre des initiatives et de collaborer entre elles.
L’impact sur les LegalTech va être majeur : le modèle économique fondé sur la “fonctionnalité” va progressivement laisser place à un modèle fondé sur la productivité mesurable, où la valeur réside dans l’autonomie des agents et les résultats produits, pas uniquement dans l’outil. Les plateformes capables de coordonner plusieurs agents spécialisés (juristes numériques, risk officers, contract managers virtuels) deviendront les nouveaux orchestrateurs des workflows juridiques.
Dans ce nouveau paradigme, la ligne de force ne sera plus “Qui a la meilleure IA ?” mais “Qui permet à l’entreprise d’obtenir le meilleur résultat opérationnel, avec le moins d’interventions humaines possibles, tout en conservant une gouvernance, une transparence et un contrôle irréprochables.