Intelligence artificielle, démocratie et souveraineté : quels enjeux pour l’action publique ? (Philippe Latombe, Député)

Monsieur Latombe, comment pensez-vous que l'adoption de l'intelligence artificielle pourrait transformer la façon dont les lois sont élaborées et appliquées en France ?

Un groupe de travail transpartisan de l’Assemblée travaille sur ce sujet. Il est intéressant en effet de se demander l’aide que pourrait offrir l’IA dans le cadre du travail législatif, notamment lors des débats budgétaires. Au-delà du fait que son usage risque d’entraîner une augmentation du nombre d’amendements, se posent également des questions de sécurité et de souveraineté numérique. Des experts du MIT et de Stanford ont récemment rappelé que l’IA n’était pas encore fiable pour des décisions juridiques complexes. L’exemple émirati va donc être intéressant à suivre puisque cet État vient de confier l’écriture de ses textes législatifs à une IA. Celle-ci participe pleinement à la rédaction, la mise à jour, et même à l’analyse des lois existantes. Le système qui repose sur les dernières innovations en intelligence artificielle générative et en traitement du langage naturel peut proposer de nouveaux textes, cartographier les liens entre les lois, les décisions de justice et les services administratifs. Ce petit État va servir en quelque sorte de laboratoire expérimental pour le reste du monde. On peut cependant légitimement s’interroger sur la valeur démocratique d’une loi conçue sans débat parlementaire.

Avec votre expérience en cybersécurité, pouvez-vous expliquer comment l'intelligence artificielle pourrait renforcer la sécurité numérique tout en respectant les libertés individuelles ?

L’IA permet de cartographier un système d’information et d’en identifier les faiblesses. Elle permettra aussi de traiter en masse des données hétérogènes pour identifier les corrélations précurseurs d’attaques. Bien employée et bien entraînée (fine tuning), l’IA est respectueuse des libertés publiques et individuelles, et donc des données personnelles.

En tant que député et membre de divers groupes de travail sur les droits numériques, quel rôle l'intelligence artificielle joue-t-elle dans la protection des données personnelles ?

La collecte massive de données par l’IA constitue avant tout un risque en matière de protection des données personnelles. C’est d’ailleurs pour cette raison que la CNIL où je suis commissaire, invite les acteurs à porter une attention particulière aux données personnelles présentes dans les bases d’entraînement, à la fois en s’efforçant de rendre les modèles anonymes, lorsque cela n’est pas contraire à l’objectif, et en développant des solutions innovantes pour empêcher la divulgation de données personnelles confidentielles par le modèle. Lorsque le RGPD est applicable, les données des personnes doivent être protégées, que ce soit à travers les bases d’entraînement, au sein des modèles qui ont pu les mémoriser, ou dans l’utilisation des modèles au moyen des invites.

Dans quelle mesure les nouvelles technologies, comme l'intelligence artificielle, influencent-elles votre approche législative, en particulier concernant la régulation et l'éthique ?

C’est plutôt du domaine légistique des parlementaires européens. Malgré tout l’implémentation est du ressort national... Nous devons veiller à privilégier l'humain, à le mettre au-dessus de tout et en position définitive de décideur.

Comment envisagez-vous le futur des politiques publiques en matière d'intelligence artificielle, et quelles actions préconisez-vous pour s'assurer qu'elles bénéficient à tous ?

Dans un contexte où l’État cherche à faire à tout prix des économies budgétaires, l’IA pourrait être considérée comme la panacée pour faire diminuer drastiquement les effectifs de fonctionnaires. S’il est justifié d’identifier tout ce que l’IA est en mesure d’accomplir pour améliorer le fonctionnement des administrations, il conviendra de redistribuer une partie des effectifs qu’elle remplacera pour les affecter à une meilleure prise en charge des citoyens. Une chose est certaine : dans les administrations comme dans tous les autres secteurs d’activité, les différents « métiers » vont devoir évoluer et intégrer l’IA comme outil dans leur pratique professionnelle.

Quel impact pensez-vous que l'intelligence artificielle aura sur le marché du travail, surtout en termes de compétences requises et d'opportunités pour les jeunes professionnels ?

Comme le souligne avec pertinence l’économiste Ngaire Woods, « les entreprises et les individus doivent faire en sorte que l’IA renforce la capacité humaine au lieu de la détériorer ». L’intelligence humaine devra toujours rester celle qui décide, au bout de la chaîne de réflexion. Les compétences attendues vont devoir changer. Il va falloir revoir les enseignements, les apprentissages, à l’aune de cette révolution, qui va nous demander de fonctionner autrement sur le plan intellectuel. Comme les évolutions et le développement sont très rapides, il va falloir s’adapter au fur et à mesure de sa vie professionnelle avec un accès continu à la formation et une approche stratégique qui vise à fournir une vue globale et complète, qui ne se limite pas à un seul système. On parle de l’IA, on devrait d’ailleurs dire les IA.

En tant que député ayant une expérience en gestion et direction, comment pensez-vous que les décideurs politiques devraient collaborer avec le secteur technologique pour maximiser les avantages de l'IA ?

Il en est de l’IA comme pour le reste du numérique. Il est urgentissime que les politiques aient une acculturation suffisante à ce sujet pour bien légiférer dessus. C’est le problème de toute technologie nouvelle, le législateur doit s’approprier les compétences indispensables pour en comprendre le fonctionnement, les conséquences, voire les éventuelles dérives. Ensuite, se pose la collaboration avec l’écosystème technologique qui est indispensable, mais qui doit rester circonspecte, les objectifs des politiques et des acteurs économiques n’étant pas totalement superposables. Enfin, les échanges avec les chercheurs en science humaines et sociales* qui travaillent sur les nouvelles technologies sont eux aussi essentiels car ils contribuent à remettre les enjeux en perspective. La responsabilité du législateur consiste à instaurer un cadre réglementaire qui fasse à la fois avancer la sécurité et l’innovation.

Pour en savoir plus : https://www.assemblee-nationale.fr/

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