Madame Tassery, pourriez-vous nous parler des principaux obstacles que vous avez rencontrés dans la simplification de l'accès aux soins de santé et comment vous avez réussi à les surmonter ?
Les obstacles, je les connais des deux côtés. Avant de créer France Care, j'ai été directrice d'hôpital, puis directrice de cliniques. J'ai vu le système de l'intérieur — sa complexité, ses silos, ses lourdeurs administratives.
Le premier obstacle, c'est l'invisibilité du problème. 30% des Français renoncent à des soins chaque année. 87% vivent dans un désert médical pour au moins une spécialité. Mais ces chiffres restent abstraits tant qu'on ne les a pas vécus. L'obstacle n'est pas technique — il est culturel. On s'est habitués à ce que ce soit compliqué.
Le deuxième obstacle, c'est la croyance que la technologie suffit. On multiplie les plateformes, les téléconsultations, les applications. Mais le taux d'usage reste catastrophique — souvent moins de 5%. Pourquoi ? Parce que les gens en difficulté n'ont ni le temps, ni l'énergie, ni parfois la littératie numérique pour aller chercher l'aide eux-mêmes.
Comment on les surmonte ? En inversant la logique. Ce n'est pas au patient d'aller vers le système — c'est au système d'aller vers lui. Chez France Care, on appelle proactivement, on accompagne humainement, on fait À LA PLACE de la personne quand elle n'en peut plus. C'est scalable plus lentement, mais c'est ce qui fonctionne.
En tant que présidente de France Care, comment voyez-vous l'évolution du système de santé français pour améliorer l'accès aux soins, notamment à travers des initiatives de coordination des soins et d'expérience patient ?
Je vais être directe : le système actuel ne tiendra pas. Pas par manque de compétences — nos soignants sont excellents — mais par épuisement. On a construit un système centré sur le soin curatif, alors que 80% des dépenses viennent des maladies chroniques qui nécessitent du suivi, de la coordination, de la prévention.
L'évolution que j'appelle de mes vœux tient en trois mots : coordination, prévention, proximité.
Coordination : aujourd'hui, un patient chronique voit en moyenne 7 professionnels de santé différents qui ne se parlent pas. Le care manager — qu'on appelle conseiller en gestion de parcours — c'est la pièce manquante du puzzle. Les études montrent -28% de réhospitalisations quand on coordonne.
Prévention : on dépense 2% du budget santé en prévention. 2%. Alors qu'on sait que chaque euro investi en prévention en rapporte 3 à 5 en soins évités.
Proximité : et là, l'entreprise a un rôle majeur à jouer. Les salariés passent 80% de leur temps éveillé au travail ou en lien avec le travail. L'entreprise devient naturellement un lieu de santé — pas pour remplacer le médecin, mais pour orienter, accompagner, détecter les signaux faibles.
Pouvez-vous partager une initiative spécifique chez France Care qui a eu un impact significatif sur l'amélioration de l'accès aux soins de santé, et quelles leçons en avez-vous tirées ?
Je vais vous raconter une histoire concrète. On a déployé France Care dans un groupe d'EHPAD. Ils avaient déjà une plateforme santé incluse dans leur contrat d'assurance — une solution digitale classique, téléconsultation, webinaires bien-être, le package habituel.
Taux d'usage : 1 personne. Une seule personne avait utilisé le service sur plusieurs centaines de salariés.
Pourquoi ? Parce que les aides-soignantes qui enchaînent les toilettes depuis 6h du matin n'ont pas le réflexe d'aller sur une plateforme pour chercher de l'aide. Elles subissent, elles tiennent, et un jour elles craquent — arrêt maladie, burn-out, démission.
Ce qu'on a changé : on a inversé la démarche. On appelle, on prend des nouvelles, on propose. "Madame Martin, vous avez un rendez-vous ophtalmo à trouver depuis 3 mois ? On s'en occupe. Votre mère sort d'hospitalisation ? On coordonne avec l'HAD."
La leçon : la technologie ne résout rien si elle n'est pas portée par l'humain. Le digital doit être au service de la relation, pas l'inverse.
Comment envisagez-vous l'intégration de l'intelligence artificielle dans le secteur de la santé, et quels bénéfices cela pourrait-il apporter aux patients et aux professionnels de santé ?
L'IA dans la santé, c'est un sujet où je vois beaucoup de fantasmes. J'y vois une vraie valeur.
Premier bénéfice : libérer du temps soignant. Un médecin généraliste passe 30% de son temps sur de l'administratif — compte-rendus, courriers, codification. L'IA peut absorber une grande partie de ça. Ce temps récupéré, c'est du temps pour le patient.
Deuxième bénéfice : détecter ce qu'on ne voit pas. L'IA peut analyser des signaux faibles dans les données de santé — identifier un patient à risque de réhospitalisation, repérer une dégradation progressive. Chez France Care, on commence à utiliser ça pour prioriser nos appels proactifs.
Troisième bénéfice : personnaliser à grande échelle. Chaque patient est unique, mais le système traite tout le monde pareil. L'IA permet d'adapter les parcours, les messages de prévention, les recommandations — sans que ça coûte plus cher.
Mais attention : l'IA n'est pas une baguette magique. Elle augmente l'humain, elle ne le remplace pas. Le jour où on confiera la relation patient à un chatbot, on aura perdu l'essentiel.
Quels sont selon vous les risques ou défis majeurs associés à l'utilisation de l'IA dans les soins de santé, et comment France Care se prépare-t-elle à les relever ?
Les risques, je les classe en trois catégories : éthiques, pratiques, et systémiques.
Risque éthique : le biais. Les algorithmes apprennent sur des données historiques. Si ces données reflètent des inégalités — moins de diagnostics pour certaines populations, moins de recherche sur certaines pathologies — l'IA va reproduire et amplifier ces biais. C'est documenté.
Risque pratique : la confiance aveugle. J'ai vu des soignants commencer à douter de leur jugement clinique parce qu'un algorithme disait autre chose. L'IA doit être un outil d'aide à la décision, pas un oracle. Le médecin reste responsable, et il doit le rester.
Risque systémique : la déshumanisation. Si on utilise l'IA pour faire des économies en réduisant le contact humain, on rate complètement le sujet. Le soin, c'est une relation. Les patients ne veulent pas parler à des machines — ils veulent être écoutés, compris, accompagnés.
Chez France Care, nous nous y préparons en posant un principe simple : l'IA travaille pour nos conseillers, pas à leur place. Elle prépare, elle suggère, elle automatise le répétitif — mais c'est toujours un humain qui appelle, qui écoute, qui décide.
Pouvez-vous nous expliquer comment l'IA pourrait être utilisée pour améliorer le bien-être des professionnels de santé, un sujet apparemment au cœur de vos préoccupations?
C'est peut-être là que l'IA peut avoir l'impact le plus immédiat et le plus concret.
Le problème de fond : les soignants sont épuisés. Pas seulement par la charge de travail — par la charge mentale, l'administratif, le sentiment de ne jamais faire assez bien. 50% des médecins présentent des signes de burn-out. Un quart des infirmières quittent la profession dans les 5 premières années.
Ce que l'IA peut changer : imaginez une infirmière qui termine sa tournée. Au lieu de passer 45 minutes à rédiger ses transmissions, elle dicte en 5 minutes et l'IA structure, complète, formate. C'est 40 minutes de vie personnelle récupérées. Chaque jour.
Autre exemple : la gestion des plannings, des remplacements, des affectations. C'est un casse-tête permanent qui génère des conflits et de l'injustice perçue. L'IA peut optimiser ça de façon transparente et équitable.
Si on veut sauver notre système de santé, il faut d'abord sauver ceux qui le font tenir. L'IA doit être mise au service de leur qualité de vie professionnelle — pas de la productivité à tout prix.
Ayant une expérience en gestion des achats et santé publique, comment pensez-vous que ces domaines peuvent bénéficier de l'IA pour optimiser les ressources et améliorer les soins offerts ?
Mon parcours professionnelle m'a tellement appris au delà des très belles rencontres que j'ai faites. Toutes les casquettes portées m'ont appris qu'on optimise souvent les mauvaises choses.
Côté achats : l'IA peut transformer la fonction. Analyse prédictive des consommations, détection des ruptures de stock, optimisation des marchés publics, scoring fournisseurs. Pourtant l'hôpital est très en retard sur ces sujets de digitalisation.
Le vrai sujet, c'est l'allocation des ressources. On dépense 333 milliards d'euros par an en santé en France. La question n'est pas "comment dépenser moins" — c'est "comment dépenser mieux". L'IA peut nous aider à comprendre où chaque euro a le plus d'impact.
Exemple concret : on sait qu'un euro investi en coordination de parcours génère 1,5 à 2 euros d'économies en hospitalisations évitées. Mais on continue à financer massivement le curatif et presque rien le préventif. Pourquoi ? Parce qu'on n'a pas les outils pour piloter autrement.
L'IA peut changer ça : modéliser les parcours patients, simuler l'impact des interventions, mesurer le ROI de la prévention. On passe d'une gestion à l'aveugle à une gestion éclairée. C'est ce que j'essaie de construire avec France Care — à notre échelle, pour les entreprises et les territoires qui nous font confiance.