Axel, en tant qu'auteur de plusieurs ouvrages sur l'intelligence artificielle, quelles évolutions majeures avez-vous observées dans ce domaine depuis vos débuts, et comment ces changements ont-ils influencé votre vision de l'IA ?
Je m'occupe d'intelligence artificielle depuis l'introduction massive de ces techniques dans le monde de l'entreprise, soit depuis une dizaine d'années. Aux prémices, l'on parlait de Big Data, puis rapidement d’IA. Quel chemin parcouru depuis cette époque ! Au niveau de la technologie, je pense que l'on peut dire qu'il n'y a pas eu de rupture, mais au contraire, une véritable continuité sur les dernières décennies avec son amplification permise, comme cela est su de nos jours, par la puissance de calcul et la présence de big data, justement. Pour moi, la rupture se situe au niveau de la sortie grand public de ChatGPT, non pas en tant que disruption technique, mais en tant que prise de conscience brutale de ce qu’était cette technologie et de ses capacités. Au niveau des entreprises, cette nouvelle vague d’IA dites « génératives » s’est accompagnée d’outils disponibles et intégrables (presque) tels quels, ce qui est aussi une évolution majeure en comparaison des débuts. Maintenant, le buzzword est « IA agentique », mais au-delà de son aspect marketing, les conséquences, pour les entreprises, de l'implémentation de ces systèmes devraient être impressionnantes, car tout, avant, a préparé le terrain.
Vous gérez actuellement des projets d'IA au sein du secteur bancaire. Pouvez-vous partager un exemple concret où l'intelligence artificielle a significativement transformé un processus ou un service ?
L’IA offre beaucoup de possibilités d’utilisation, que ce soit pour effectuer des automatisations de processus ou, ce qui est plus la tendance actuelle, venir renforcer le collaborateur en lui mettant à disposition des outils performants pour lui faciliter le quotidien. Un exemple récent concerne un Back-Office, et je crois qu’il n’est pas exagéré de dire que la solution implémentée a significativement fait évoluer l'un de ses processus. Le métier d’un Back-Office, c’est de réaliser des paiements… sécurisés. Autrement dit, c’est une fonction de production en même temps que de contrôle. C’est aussi un endroit où convergent des dizaines de documents différents qu’il faut analyser. La demande était claire : devant le volume des affaires à gérer, une automatisation était requise pour reconnaître les documents, les analyser, extraire les champs adéquats, compléter l’outil de gestion et… effectuer les paiements ! Une automatisation complète et maîtrisée, sur toute la chaîne.
En tant que professeur affilié à Mines Paris - PSL Executive Education, comment préparez-vous les cadres aux défis de l'intelligence artificielle, et quelles compétences pensez-vous qu'ils devraient absolument maîtriser ?
Avec la médiatisation qu'a rencontré l’IA générative, il n'existe plus une seule entreprise qui ne se préoccupe d'intégrer de l’IA, parfois même sans bien savoir pourquoi (ce qui est ennuyeux) ni comment (ce qui n'est pas trop grave). Cela crée une demande naturelle de formation à ces méthodes et outils, car l’IA, si elle possède des propriétés remarquables, n’en demeure pas moins un concept d'informatique avec des spécificités importantes qui doivent être connues et comprises afin de libérer le véritable potentiel de la technologie. J'ai donc monté, pour Mines Paris - PSL Executive Education, un programme très complet de 18 heures sur ce sujet. Le bagage avec lequel les personnes repartent leur permet d'appréhender la mise en place de projets d'IA dans leurs entreprises. La compétence principale que l'on cherche à leur fournir est le discernement, c'est-à-dire la compréhension des besoins, la connaissance des technologies disponibles et de leurs usages possibles.
Vous êtes également rédacteur en chef de la Revue des Mines. Comment percevez-vous l'impact de la publication en sciences sur l'évolution des discours autour de l'intelligence artificielle dans la sphère publique et professionnelle ?
Le discours sur l'intelligence artificielle est aujourd'hui dominé par la sphère commerciale et marketing, qui semble avoir repris totalement le contrôle sur cette discipline conçue plutôt par des chercheurs en mathématiques appliquées et des ingénieurs. Les investissements colossaux demandés par l’IA justifient pour partie cette prégnance de la démarche marchande. Le rôle des personnes de formation scientifique devrait être de concevoir des systèmes utiles et sûrs, et d'expliquer. Sans être bien évidemment opposé à la démarche commerciale, ce positionnement reste tout de même aux antipodes de la communication agressive des sociétés du numérique, grandes comme petites, et surtout très désireuses de tirer profit d'une manne qu'il ne faudrait manquer sous aucun prétexte. Les ingénieurs ne sont pas des commerciaux, c'est bien connu, mais il est intéressant de noter que beaucoup sont à la tête des grands noms du moment.
Avec votre expérience dans le secteur bancaire, quels sont, selon vous, les principaux obstacles à l'adoption de l'intelligence artificielle, et quelles stratégies avez-vous mises en place pour y remédier ?
Choquerais-je si je disais qu'il y a peu d'obstacles ? Les institutions financières sont bien habituées aux data, aux systèmes d'informations, aux processus complexes. Elles se sont penchées sur ces sujets d'intelligence artificielle depuis longtemps. Le coup de publicité dont l’IA a bénéficié avec l’effet « ChatGPT » a fait que les directions générales ont bien le sujet en tête. Elles demandent des déploiements avec du ROI, ce qui est bien normal. Maintenant, tout n'est pas simple, et monter un projet d’IA fait appel à de multiples compétences techniques et pluridisciplinaires. Il faut mobiliser de nombreux experts : datascientists, ingénieurs, informaticiens, juristes, DPO, RH, Communication… Si l'on veut favoriser l'adoption, une bonne stratégie est de mettre en place une organisation transverse comme celle dans laquelle je travaille, à même de garantir la sélection rigoureuse et le suivi des projets d’IA dans le temps, ainsi que leur valeur, tout en mobilisant les bons experts au bon moment.
Dans votre livre 'Voyage au bout de l'IA', quels sont les sujets que vous abordez qui, selon vous, sont encore largement méconnus ou mal compris par le grand public ?
« Voyage au bout de l’IA » est mon second ouvrage de vulgarisation scientifique (le premier ayant été publié en 2020 et s'intitulant « Au cœur de l'intelligence artificielle »). Il a obtenu une très belle récompense, dont je suis très fier : le prix Roberval 2024. Cet essai aborde l'intelligence artificielle sous un angle constructif. Il s'attaque d'abord à déconstruire les mythes autour de la matière, et explique ensuite de quoi il s'agit, comment en fait-on, à quoi l'on recourt d'un point de vue technique, comment construit-on un ChatGPT, qu'est-ce qu'on peut en dire dessus ? Il aborde aussi la question des limitations techniques propres à cette manière de créer des systèmes informatiques et termine sur les questions sociétales que devraient poser la diffusion rapide de l’IA. Le grand public est généralement peu informé sur l'ensemble de ces questions, et le livre en propose un panorama assez complet.
En réfléchissant à l'avenir, comment envisagez-vous l'évolution du rôle de l'IA dans le secteur financier, et quelles opportunités ou risques cela pourrait-il entraîner pour les institutions bancaires et leurs clients ?
En tant qu'acteur-clef de l'économie, courroie de transmission monétaire et financeurs des particuliers et des entreprises, les établissements bancaires ont un positionnement de tiers de confiance qu'ils entendent conserver. À mon sens, l'utilisation de l'IA dans leurs processus occasionnera de belles opportunités d'amélioration de la qualité de service, sans risque envisagé pour leurs clients (car un usage risqué serait prohibé par la politique même de ces entreprises). Le risque, à la rigueur, serait plutôt exogène, c'est-à-dire que, grâce à l’IA, des entreprises non concurrentes mais se positionnant sur certains secteurs de la chaîne de valeur, pourraient venir attaquer plusieurs segments. Mais c’est la vie courante des entreprises… C’est pourquoi ces établissements sont actifs dans l'étude et l'élaboration de systèmes d’IA à leur service et à ceux de leur clientèle. L'avenir n'est jamais écrit, mais cette technologie porte en elle des promesses intéressantes et se développe, du moins en Europe, et même si c'est difficile, dans un cadre réglementaire propre à encadrer des dérives toujours possibles.
Responsable de la stratégie Data & IA d’une grande banque française, après avoir exercé diverses fonctions en marchés de capitaux puis direction financière, Axel Cypel se consacre depuis dix ans au domaine Data / Intelligence Artificielle. Ingénieur de formation (Ecole des Mines de Paris), il est l’auteur de deux essais de vulgarisation scientifique parus aux éditions De Boeck Supérieur : « Au cœur de l’intelligence artificielle » (2020) et « Voyage au bout de l’IA » (2023, préface de Gilbert Saporta), qui a obtenu le Prix Roberval 2024. Également contributeur à plusieurs ouvrages collectifs et auprès de médias spécialisés ou grand public, il enseigne à l’École Aivancity, intervient au MSIT de Mines Paris -PSL et est le directeur d’un programme de formation sur l’IA pour Mines Paris - PSL Executive Education. Fréquemment sollicité en tant que conférencier, il a à cœur d’expliquer la réalité de l’intelligence artificielle en partageant sa vision et ses réflexions sur ce domaine mouvant.