Bonjour Martial, pourriez-vous partager avec nous ce qui vous a poussé à fonder IApprentissage et comment votre parcours antérieur a façonné votre approche de l'impact des IA sur l'emploi et les organisations ?
Bonjour, Après quinze ans dans de grands groupes en construction et urbanisme, j'ai entrepris il y a 5 ans plusieurs formations en intelligence artificielle, notamment sur les IA génératives. J'ai rapidement constaté que si le besoin de formation allait être considérable, tous les acteurs se focalisaient exclusivement sur les collaborateurs. J'ai donc choisi d'accompagner les dirigeants, dont les problématiques diffèrent significativement de celles de leurs équipes.
En parallèle, mon expérience passée m'a permis d'anticiper que l'IA aurait des effets majeurs – tant positifs que négatifs – sur certaines professions. Mon précédent métier consistait à coordonner de nombreuses compétences, très diverses, ce qui m'a donné une perspective unique : j'observais que certaines tâches pouvaient désormais être prises en charge par les capacités des IA. Ma conviction s'est rapidement imposée : ces tâches allaient parfois perdre leur valeur économique, car les clients pourront être autonomes. Cette question me passionne !
Partant de ce constat, j'ai développé depuis 2 ans des méthodes pour identifier, anticiper et accompagner ces transformations, et apporte aux dirigeants un prisme spécifique sur ce thème.
En tant que spécialiste des effets des IA, comment percevez-vous les impacts à long terme de l'intelligence artificielle sur le marché de l'emploi ? Y a-t-il des secteurs que vous identifiez comme particulièrement vulnérables ou, au contraire, résilients face à cette transformation ?
Je me suis délibérément spécialisé sur les effets à court et moyen terme. Personne ne peut prédire avec certitude ce qu'il adviendra à long terme, même si les avis abondent. À mes yeux, nous nous focalisons beaucoup trop sur des questions théoriques – la fin du travail, l'AGI – dont les effets concrets restent très éloignés dans le temps, et nécessiteront, le cas échéant, des changements de société majeurs.
Je suis avec attention les travaux des économistes à l'échelle macro. Les grandes lignes directrices sont claires, et les études sérieuses permettent d'anticiper des bouleversements majeurs, notamment dans les services. Un rappel: la France repose à 73% sur les services... Ill me paraît plus judicieux de transposer ces raisonnements à l'échelle d'une profession, d'une équipe, voire d'un professionnel individuel.
Pour donner quelques clés de lecture : on dit souvent que les IA ne remplacent que des tâches, pas des emplois ou des métiers. C'est vrai, mais incomplet. Si une activité peut se résumer à une ou quelques tâches, l'exposition sera considérablement plus forte. Prenez la traduction, le doublage, le codage ou le graphisme : ces métiers sont particulièrement vulnérables. Une ou plusieurs tâches substituables, réduisant la valeur économique à la vérification. À l'inverse, si un métier comporte de nombreuses tâches différentes, il faut s'interroger dans le détail sur chacune d'entre elles pour évaluer l'exposition réelle.
Un facteur de résilience réside dans la nécessité du rapport humain. Mais là encore, il faut pousser le raisonnement : si un service assisté par IA coûte beaucoup moins cher, la tentation de s'en passer devient forte. Il s'agira donc de se différencier, d'apporter une vraie valeur ajoutée humaine – un accompagnement personnalisé, une relation de confiance. Pensez aux nutritionnistes, aux coachs, aux thérapeutes, aux professionnels du développement personnel : leur résilience dépendra de leur capacité à offrir ce que l'IA ne peut pas reproduire.
Vous accompagnez les entreprises dans l'élaboration de leur stratégie IA. Pourriez-vous nous décrire une approche efficace que vous recommandez pour intégrer l'IA de manière à maximiser la valorisation des emplois existants ?
Au-delà des aspects techniques, il s'agit d'avoir une vision exhaustive : anticiper au mieux les effets sur les organisations, les équipes, les compétences à acquérir, mais aussi celles qui perdront de leur utilité. C'est là ma signature : anticiper les effets positifs ET négatifs sur la valorisation de ce que propose l'entreprise elle-même. En interne, l'adhésion de tous passe par le dialogue – un vrai dialogue, pas les éléments de langage répétés depuis trois ans par les fournisseurs de logiciels ("L'IA n'est pas là pour vous remplacer mais pour vous augmenter" par exemple, alors que l'ensemble de leur valorisation théoriques reposent sur cette substituabilité). Il faut répondre frontalement à l'anxiété des collaborateurs.
Pour une entreprise, intégrer l'IA n'est pas un simple projet technologique. C'est une démarche globale, parfois même une renaissance.
Avec votre expérience dans l'analyse des rapports sectoriels et technologiques, quelles tendances émergentes observez-vous actuellement dans l'utilisation de l'IA, et quelles implications cela pourrait-il avoir pour les dirigeants soucieux de garder une longueur d'avance ?
La question est délicate, car il n'existe pas actuellement de thermomètre fiable. Comme le souligne l'économiste Axelle Arquié, dont j'apprécie les travaux, les données disponibles sont la plupart du temps trop anciennes pour observer les effets réels. Aux États-Unis, de nouvelles méthodes émergent avec la prise en compte de données en quasi temps réel, mais en France, nous travaillons encore avec des données "pré-GPT".
Cependant, les choses bougent. J'échange régulièrement avec des représentants d'associations professionnelles, et les effets commencent à se faire ressentir concrètement. Ils ne peuvent plus naviguer à l'aveugle.
Pour les dirigeants, l'enjeu est de ne pas céder au FOMO face aux annonces des concurrents. Les exemples se multiplient d'entreprises qui justifient des licenciements par la "révolution de l'IA" sans réel fondement, créant une pression Il s'agit plutôt d'évoluer de façon ferme et fluide : ni précipitation excessive, ni immobilisme. Une transformation maîtrisée, ancrée dans la réalité de votre activité et de vos équipes, plutôt qu'une course effrénée dictée par l'air du temps.
Vous parlez souvent d'adaptation des modèles macro-économiques à l'échelle individuelle. Pourriez-vous expliquer comment cette adaptation se traduit concrètement dans la réorientation professionnelle des individus vers des métiers plus durables ?
Je dis souvent que mon métier consiste à aider à trouver une voie, mais aussi à aider à fermer des portes. Il s'agit d'éviter de "traverser la rue" pour trouver un emploi, se former, et arriver dans un secteur qui, lui-même, fait l'objet d'une concurrence économique par les IA.
Sans révéler totalement mon secret de fabrique, la transposition du macro au micro commence par une analyse granulaire. Les études économiques identifient des secteurs ou des familles de métiers exposés, mais cela reste trop générique pour guider un individu. Il convient de prendre en compte de nombreux facteurs personnels, familiaux et économiques. Ma démarche, mise au point avec l'aide de conseiller en reconversion, upskillers, RH...consiste à descendre au niveau des tâches : qu'est-ce qui compose réellement votre quotidien professionnel ? Quelles tâches sont automatisables aujourd'hui ou demain ? Lesquelles conservent une valeur irremplaçable ?
Concrètement, j'utilise différents modèles adaptés de méthodes que l'on pourrait qualifier de classiques, que j'actualise quotidiennement. Ils croisent l'exposition aux IA avec les compétences transférables. Par exemple, un assistant juridique dont 70% de l'activité (recherche documentaire, rédaction de contrats standards, revue de clauses basiques) pourrait être automatisée doit identifier ses compétences distinctives ou à acquérir : compréhension fine des enjeux stratégiques du client, négociation avec les parties, conseil en situation complexe. Cela permet de dessiner des passerelles vers des métiers adjacents – juriste spécialisé, consultant en conformité, expert en gestion de contentieux – plutôt que de subir une reconversion radicale, quand c'est souhaitable et possible.
Pour des métiers plus complexes, comme ceux des avocats, il s'agira d'identifier les missions "alimentaires" et leur exposition. Peuvent-elles être démultipliées grâce aux IA ? Quelle est leur pérennité ? Ces questions deviennent stratégiques pour l'équilibre économique de ces professions.
L'objectif n'est pas de fuir son métier par panique, mais de le faire évoluer intelligemment. Certains professionnels peuvent renforcer leurs compétences distinctives ou à acquérir, d'autres doivent effectivement se réorienter. L'essentiel est de le faire de manière anticipée et documentée, en s'appuyant sur une compréhension fine de la valeur qu'ils créent et de comment elle se transforme
À votre avis, quelles compétences ou qualités sont essentielles aujourd'hui pour que les professionnels puissent prospérer dans un environnement de plus en plus automatisé par l'IA ? Comment les encouragez-vous à développer ces compétences ?
Je me méfie des discours convenus sur les "soft skills" qui seraient la panacée. Créativité, intelligence émotionnelle, esprit critique : ces qualités sont importantes, mais elles ne constituent pas en soi une protection face à l'automatisation. Il s'agit pour beaucoup d'un changement total de paradigme, car ils ne sont pas du tout attendus pour cela dans le cadre de leur activité actuelle.
Ce qui compte vraiment, c'est la capacité à créer de la valeur que l'IA ne peut pas reproduire de manière économiquement viable. Cela passe souvent par trois dimensions concrètes.
D'abord, la maîtrise du contexte : comprendre les enjeux stratégiques, politiques, relationnels qui dépassent la simple exécution technique. Ensuite, la capacité à orchestrer : coordonner des compétences diverses, arbitrer entre options complexes, prendre des décisions dans l'incertitude. Enfin, la légitimité relationnelle : construire la confiance, négocier, accompagner humainement.
Pour développer ces compétences, j'encourage une démarche en trois temps : cartographier lucidement son exposition actuelle, identifier les compétences à développer prioritairement selon son secteur et sa situation personnelle, puis se former de manière ciblée – pas tous azimuts. L'enjeu n'est pas de devenir "plus humain", mais de se positionner là où la valeur humaine reste irremplaçable économiquement
En tant que membre du HUB FRANCE IA, comment collaborez-vous avec d'autres experts et organisations pour façonner la politique et l'orientation du développement de l'IA en France ? Quels sont les défis majeurs auxquels vous êtes confrontés dans ce rôle ?
Nous vivons une époque compliquée mais incroyable. Le réseau HUB France IA et les réseaux sociaux, notamment LinkedIn, m'ont permis d'être repéré et d'entrer en contact avec une rapidité et une simplicité remarquables avec des personnes dont j'admirais le travail ou les prises de position.
Concernant la politique et l'orientation du développement de l'IA en France, cela mériterait un article à part entière. Après avoir traversé le désert – car se focaliser sur les effets d'un phénomène dont on peinait à cerner l'importance n'était pas audible – j'ai un bonheur intense à voir certains se rallier après avoir changé d'avis. Même certains responsables politiques qui m'avaient gentiment éconduit figurent aujourd'hui parmi mes interlocuteurs privilégiés !
Pour en savoir plus : https://savvycal.com/martialsimonard/calendrier-prise-de-contact?d=30&sid=40e57de6-b025-49db-8bac-0b54b6e8700b&from=2025-12-22